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Augustin de Buffévent nous ouvre le chantier de la Maison Saint-Honoré

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Avant l'inauguration prochaine de son douzième point de vente dans le monde, Fauré Le Page nous a ouvert les portes d'un hôtel particulier de 1708 encore en travaux. Visite guidée par Augustin de Buffévent, Directeur de la Création.

Fin juin, rendez-vous au 352 rue Saint-Honoré au cœur du premier arrondissement, à deux pas de la place Vendôme, du Palais-Royal. En Octobre, ce chantier de cinq cents mètres carrés sur trois niveaux sera la Maison Saint-Honoré, douzième adresse de Fauré Le Page dans le monde et nouveau vaisseau amiral parisien de la maison. Pour l'instant, c'est un hôtel particulier classé aux Monuments historiques, construit à partir de 1708, dont les moulures dorment encore sous les bâches. C'est le bon moment pour le voir. Un lieu fini ne raconte plus comment il a été pensé.

Le fantôme du 352

Le projet tient en une phrase, et Augustin de Buffévent la pose d'emblée : "nous relions un rez-de-chaussée et un premier étage. Nous reconstituons, en fait, un hôtel particulier qui a existé".

Celui de Louis Savalette de Lange, garde du Trésor royal. "Donc je pense qu'il a beaucoup gardé, sourit-il. C'est pour ça qu'il a pu s'installer ici." L'homme financera la fuite de la famille de Louis XVI en sortant une partie du Trésor, avant d'échapper de justesse à l'échafaud. Mais le meilleur vient après : une femme se présentant comme sa fille, Jenny Savalette de Lange, sera accueillie dans les meilleures familles et jusqu'à la cour pendant des décennies, promise en mariage plusieurs fois sans qu'aucune union n'aboutisse jamais. À sa mort, sa femme de chambre découvre un capharnaüm, de l'argent caché dans des pots et des cassettes, et surtout que Jenny était un homme.

"C'est une des histoires les plus drôles du XVIII eme siècle" dit-il. Elle donne surtout la clé du lieu : ici, on ne restaure pas un décor, on réveille une demeure.

Le vestibule est déjà lisible. Une façade intérieure en fer forgé, confiée à des ferronniers d'art de Poitiers. Au plafond, un "Nuage de Poudre" en cours d'exécution par les peintres décorateurs Dominique et Noé Bouillon, père et fils, clin d'œil aux origines de la maison. "Ça va donner une intensité. Les Américains disent dramatic." Aux murs veilleront Marie-Adélaïde et Jean-André Prosper Henry Le Page, figures de la première maison, peints par Henri-François Riesener en 1820.

La Grande Galerie © JDG Architectes

Le mot qui revient lors de la visite est maison. Pas boutique, pas flagship. "Comme dans les maisons de famille, les générations se côtoient et les souvenirs se mélangent. Avoir une statue africaine à côté du portrait d'une grand-mère, c'est normal. Les choses ne sont pas figées." Il ajoute, et c'est la ligne rouge du projet : "surtout pas muséal."

Le chantier des mains

C'est dans le grand escalier que le projet prend sa mesure. Le ferronnier Romain Barré, aidé du dinandier et sculpteur Elie Hirsch, y installe une marguerite monumentale, la fleur emblème de la maison, celle de "je t'aime un peu, passionnément, à la folie", et celle des prairies normandes dont la famille Le Page est originaire.

"C'est un peu notre Jack et le haricot magique", dit Augustin de Buffévent en regardant l'assemblage. "Romain tricote le métal." Barré signe aussi le garde-corps de l'escalier. À côté, un Orgue à Couleurs présentera la gamme chromatique de la maison : on en verra les teintes, jamais les formules, tenues secrètes.

Au premier étage, les salons s'enfilent, et rien n'est uniforme, "on passe du salon vert au salon bleu, au salon rouge, pas un salon identique, comme dans tous les hôtels particuliers". Le Salon des Quatre Saisons accueillera les lignes homme, voyage et business. Son nom vient de quatre panneaux peints retrouvés sur place. Retrouvés comment ? "Sous la crasse." Dans un coin, il me montre une gravure du XVIII ième représentant Savalette de Lange : rigoureusement les mêmes moulures que celles qui nous entourent.

Le Salon des Quatre Saisons © JDG Architectes

Le Salon de Diane, dédié aux collections féminines, réserve la trouvaille la plus inattendue de la matinée. La maison travaille avec l'atelier de moulage du musée du Louvre, à La Courneuve pour reproduire la Diane de Versailles, déesse de la chasse issue des collections royales. Sauf qu'ici, la statue devient étagère. "Il y a un petit côté Dalí, Vénus à tiroirs".

Les patines sont confiées aux Bouillon, qu'il décrit comme des alchimistes en blouse, « en permanence en train de mélanger des poudres ». Un décor en terrazzo imitera la fausse pierre. Ailleurs, la bibliothèque, futur salon VIP surplombant la rue, reçoit ce jour du mobilier et une interprétation du motif Écailles en jacquard tissé en Belgique. On y rassemblera tous les textes qui mentionnent l'arquebusier : Balzac, Pouchkine, Dumas, Chateaubriand, Musset. "Ce n'est pas forcément la littérature la plus drôle », concède Augustin, l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, je crois qu'on a tous transpiré."

Viennent la Salle d'Armes, où trônera le fusil de Jérôme Bonaparte, cadeau de mariage du roi Frédéric de Wurtemberg à son gendre, en 1807, et surtout la Galerie de Mars. Là sera installé le Défi de Mars : un jeu d'adresse où l'on tire avec des pistolets anciens sur des cibles virtuelles.

La Salle d'Armes © JDG Architectes

L'idée n'est pas gratuite. Elle rejoue les salons de tir parisiens d’antans dont Le Page tenait l'un des plus courus, du côté de la rue Marbeuf. "C'était un endroit de socialisation très important, un salon de jeu, très mondain." On s'y mesurait, on s'y montrait. Lola Montès y aurait tiré au milieu des hommes, ce qui fit scandale et, dit-il, "le buzz de l'époque".

"Je crois qu'on a un vrai devoir dans nos métiers : être tout sauf ennuyeux. Notre devise, c'est Armés pour séduire. C'est l'art de la surprise."

Du fusil au sac à main

C'est en sortant de la Salle d'Armes que la visite bascule, et qu'on comprend pourquoi un ancien arquebusier a parfaitement le droit de vendre des sacs.

"L'origine de la maroquinerie, c'est la chasse. Les premiers à porter un sac à main, ce sont les chasseurs et les soldats." Il me renvoie à la garde républicaine : dans le dos, une petite sacoche, la giberne. Elle contenait munitions, poudre et effets personnels, tout le nécessaire pour recharger. "Dans les films d'époque, ils tirent un coup de feu et passent ensuite leur temps à bricoler." Puis vint la cartouche, et la giberne devint cartouchière.

La suite du raisonnement est imparable : gibecière, musette, besace, carnassière, tous les ancêtres du sac sont des sacs de chasse ou de soldat. "Les femmes commencent à porter des sacs à main pendant la Première Guerre mondiale, quand les hommes sont au front et qu'elles doivent transporter leurs effets et leurs outils." Le marché bascule alors, et ne reviendra jamais en arrière.

Chez Le Page, le lien est plus direct encore. La maison pratiquait le gainage : elle travaillait le galuchat, le "chagrin", peau de chèvre, pour habiller les fourreaux. "Nous avons retiré les armes de leurs étuis, et nous vendons les étuis." La formule est trop belle pour être improvisée ; elle a le mérite d'être exacte.

Le geste survit aujourd'hui dans la Toile Écailles, sérigraphiée à Annecy selon la technique dite de l'impression au cadre "à la lyonnaise", couleur par couleur, en quatre étapes, avant grainage et vernissage. "Tout le monde pense qu'on fait du pochoir de maternelle. C'est infiniment compliqué : il faut maîtriser l'humidité. Quand il pleut, on est très contents." Voilà une maison qui prie pour la pluie.

La Salle des Archives © JDG Architectes

"Je ne veux pas une usine"

Reste le sujet que Fauré Le Page ne contourne pas. Cette ouverture est-elle une réinvention ? "Réinvention n'est pas le bon mot. C'est la continuité." Et une nouvelle étape : la maison ressuscitée en 2009 au 21 rue Cambon était devenue trop petite pour ce qu'elle avait à montrer. "On était un peu frustrés. On ne pouvait pas exprimer toutes les facettes."

Le chantier est mené avec Bouygues, le projet architectural confié à Jean de Gastines, qui signe l'ensemble des boutiques de la maison dans le monde. Le lieu se veut un laboratoire pour les adresses à venir.

Sur la clientèle, il refuse la segmentation. "C'est tout le monde, honnêtement. On propose un chic parisien, et ça concerne absolument tout le monde." Il y ajoute la signature : "Du classique chic avec une pointe de décalage. Les médailles sur le Daily Battle, le fermoir du Lady First qui est un barillet… C'est faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. Ça fait partie de l'essence du chic parisien."

Le mot luxe, lui, est banni. "Je n'aime pas ce mot. On dit une maison chic parisienne."

Sur la distribution, douze points de vente, entre Paris, l'Asie et le Moyen-Orient, toujours dans les meilleurs emplacements, la doctrine est nette : "L'idée est de ne pas être partout. On n'a pas besoin d'être partout." Et le rythme suit la même logique. "Nous avons la chance du temps long. Nous ne sommes pas cotés en Bourse. Un produit sort quand il est prêt. Nous ne sommes pas une maison de mode, nous serions incapables de suivre ce rythme fou." Il conclut d'une phrase qui vaut feuille de route : "Je ne veux pas une usine."

La maison travaille en famille et cela s'entend dans la manière dont le projet est tenu. Elle poursuit aussi son dialogue avec les artistes : la céramiste Agnès Soustiel et ses sculptures animalières, les robots d'Arnaud Le Calvé, les fleurs en céramique d'Henriette Jansen, les photographies de Juliette Agnel. À chaque fois, le principe est le même : l'artiste, ou l'artisan, pour Fauré Le Page.

Au moment de quitter le chantier, il me raconte une dernière chose. Au milieu du Palais-Royal se trouvait un petit canon actionné par l'artificier de la maison : une loupe concentrait le soleil, mettait le feu aux poudres, et la détonation partait à l'heure exacte. On réglait sa montre au son du canon. "D'où l'expression midi pétante."

Trois siècles plus tard, il reste de cette épopée un motif, une devise, une poignée de fusils d'apparat et la passion des savoir-faire qui donne naissance à des produits d'exception. C'est une forme de postérité qui en vaut bien d'autres.

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