
Chronique
Longévité : le marché à 46 milliards que la beauté de luxe n'a pas encore saisi
Publié le par Marina Parmentier
De L'Oréal à Estée Lauder, les géants de la beauté investissent massivement dans la "révolution de la longévité". Mais alors que le marché mondial s'apprête à atteindre 46,62 milliards de dollars d'ici 2033, une étude prospective révèle un paradoxe : les marques continuent de vendre la jeunesse à une génération qui ne veut plus être jeune, mais rester pertinente.
"La longévité est un paradigme nouveau. C'est une révolution qui nous impacte tous en tant qu'individus, mais aussi dans nos sociétés", déclarait Carine Ballihaut, directrice de la transformation de la recherche skincare chez L'Oréal, lors du salon Cosmetic 360 en octobre 2025.
Les chiffres confirment cette révolution. D'ici 2080, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les personnes de 65 ans et plus dépasseront numériquement les moins de 18 ans. Selon les projections de l'ONU, le nombre de personnes âgées de 60 ans et plus passera de 1,1 milliard en 2023 à 1,4 milliard d'ici 2030. Le marché mondial de la longévité et des thérapies anti-sénescence, évalué à 28,91 milliards de dollars en 2024, devrait atteindre 46,62 milliards d'ici 2033, avec un taux de croissance annuel composé de 6,5%.
En parallèle, le marché du biohacking — actions et pratiques pour optimiser son corps et sa vie — valait 22 milliards de dollars en 2022 et devrait atteindre 80 milliards d'ici 2030, selon les données d'Estée Lauder.
Face à cette mutation démographique et économique, l'industrie beauté opère un pivot stratégique radical. Estée Lauder a créé en 2024 sa plateforme "Skin Longevity" avec un collectif d'experts et le financement d'un programme de recherche au Stanford Center on Longevity. L'Oréal a dévoilé au CES 2025 son dispositif "Cell BioPrint", capable d'analyser l'âge biologique de la peau en moins de cinq minutes. Lancôme annonce avoir identifié plus de 260 biomarqueurs cutanés liés aux paramètres de la longévité...
"Le rapport au vieillissement n'est plus le même qu'il y a dix ou vingt ans ; naturellement, le vocabulaire évolue", observe Jean-Claude Le Joliff, cosmétologue et président de la Cosmétothèque, interrogé par Marie Claire. Le terme "anti-âge" disparaît progressivement au profit de celui de "longévité".
Mais cette mutation va-t-elle au-delà du vocabulaire ? Une étude prospective menée par Foresight Academy et Brain Value auprès de "pionniers de la longévité" âgés de 70 à 83 ans révèle un décalage massif entre les investissements technologiques et la compréhension réelle des attentes de cette génération. Car comme le résume Isabella Rossellini, égérie de Lancôme : "Je ne veux pas d'anti-âge, je veux bien vieillir."
De l'anti-âge à la longévité : au-delà du vocabulaire, une révolution scientifique
"Le mot anti-âge porte aujourd'hui une charge négative, dans une société qui encourage davantage l'acceptation du corps, des rides et des cheveux blancs", analyse Jean-Claude Le Joliff. "L'idée n'est plus de lutter contre le temps, mais de l'accompagner."
Annie Black, directrice scientifique chez Lancôme, confirme : "Vieillir est souvent perçu comme une fatalité. Le mot longévité, lui, ouvre un horizon beaucoup plus aspirationnel."
En France, selon l'Insee, il y avait 30.000 centenaires en 2023, soit trente fois plus qu'en 1970. Cette explosion démographique force l'industrie à repenser non seulement son vocabulaire, mais son approche scientifique même.
Les avancées scientifiques qui changent la donne
"Nous sommes passés d'une approche centrée sur les conséquences — la perte de collagène, d'élastine — à une analyse des causes, grâce à de nouvelles techniques de marquage qui permettent d'observer des phénomènes invisibles auparavant", explique Jean-Claude Le Joliff.
Carine Ballihaut, de L'Oréal, détaille cette mutation : "Les publications consacrées à la longévité ont passé le cap des 100.000 entre 2000 et 2024. Les publications plus spécifiquement dédiées à la longévité de la peau ont connu le même mouvement de croissance."
Le développement de plus de 15 horloges biologiques distinctes a permis aux scientifiques de prédire l'âge biologique à partir de profils moléculaires. Mais comme le souligne Carine Ballihaut : "Nous disposons désormais des preuves démontrant que les horloges du vieillissement dépendent des organes. Cela signifie que les horloges basées sur l'analyse du sang peuvent ne pas refléter avec précision l'âge biologique de la peau."
D'où la nécessité de créer des horloges spécifiques à la peau, fondées sur une compréhension approfondie de la biologie cutanée.
Les investissements massifs des géants
L'Oréal a créé son programme interne "L'Oréal Longevity Integrative Science" et développé une "roue de la longévité pour la beauté" décryptant le vieillissement cutané aux niveaux cellulaire, moléculaire et tissulaire. Le groupe a cartographié 267 biomarqueurs de la peau dont la mesure "fournit un aperçu inestimable de l'état dermatologique, permettant non seulement de prédire, mais aussi d'influencer la trajectoire d'évolution de la peau."
Au CES 2025, L'Oréal a dévoilé "Cell BioPrint", un appareil de diagnostic haute technologie qui utilise un patch pour mesurer les protéines à la surface de la peau et fournir, en moins de cinq minutes, une analyse détaillée et personnalisée de l'âge biologique cutané. "Une avancée majeure pour l'industrie", selon Carine Ballihaut.
Lancôme a mené une vaste étude identifiant plus de 260 biomarqueurs cutanés liés aux paramètres de la longévité. "Cette cartographie nous guide dans le choix des actifs, leurs combinaisons et la conception de véritables formules dédiées à la longévité", explique Annie Black. La marque collabore avec la start-up coréenne NanoEntek, qui a développé un dispositif capable d'analyser des biomarqueurs cutanés de surface et d'estimer l'âge biologique de la peau.
Estée Lauder a lancé en janvier 2024 sa plateforme "Skin Longevity", associant innovation produit (la technologie brevetée Sirtivity-LP qui "ralentirait le vieillissement cutané et irait jusqu'à l'inverser de manière visible"), formation d'un collectif d'experts en longévité, et financement d'un programme de recherche au Stanford Center on Longevity. La marque est devenue le premier contributeur financier du nouveau programme du centre sur l'esthétique et la culture.
Des groupes comme Clarins et Beiersdorf mènent également des études approfondies sur le sujet.
Altos Labs, financée par Jeff Bezos, investit 3 milliards de dollars dans la reprogrammation cellulaire pour retarder le vieillissement. Nestlé Health Science, Nike Well Collective et même les géants financiers comme BlackRock et Prudential lancent des produits "longevity-ready".

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