Chronique
Le luxe, ce "Voldemort" de la campagne électorale
Publié le par Eric Briones
C'est le paradoxe français par excellence. Fleuron de notre économie, premier contributeur au rayonnement culturel de la France à l'international, vivier d'emplois et protecteur de savoir-faire inestimables, le secteur du luxe brille partout... sauf dans le débat politique national.
À l'aube d'une campagne électorale sous haute tension, le constat est amer pour les professionnels du secteur : le luxe est devenu le grand innommable de la politique française. Un véritable "Voldemort" qu'il ne faut surtout pas prononcer, sous peine d'attirer les foudres de l'opinion ou de s'aliéner son électorat.
L'illustration la plus frappante de cette toxicité politique nous a été livrée récemment par la une du journal Libération. On y voit Jordan Bardella, tout sourire et lunettes de soleil sur le nez, affublé du titre évocateur : "Enquête sur sa vie de jet-setteur". Le sous-titre de la couverture est sans équivoque : le journal pointe du doigt son "goût pour le luxe et les paillettes" et souligne que cette inclinaison risque de "brouiller la ligne populiste de la candidate d'extrême droite". Dans l'arène politique, le luxe n'est donc pas traité comme une industrie d'excellence à valoriser, mais comme une arme de disqualification massive, un stigmate de déconnexion. S'approcher de l'univers du luxe, c'est se brûler les ailes.
Face à ce risque de diabolisation, la stratégie dominante pour les autres figures politiques reste celle de l'évitement total. L'omission est souvent plus éloquente que l'attaque. Prenons l'exemple du très récent passage d'Édouard Philippe dans le podcast de Pauline Laigneau, fondatrice de Gemmyo. Pendant près d'une heure et quarante minutes, l'ancien Premier ministre a balayé de nombreux sujets de fond : l'exercice du pouvoir, la solitude face à la prise de décision, ou encore sa passion pour la littérature.
Pourtant, face à une hôte qui est elle-même une figure reconnue de l'entrepreneuriat dans la joaillerie française, le silence a été assourdissant. Pas une seule mention du luxe. Pas un mot sur nos artisans. Pas une évocation de cette économie de la création qui fait la force du pays. Le sujet a été soigneusement contourné, tel un angle mort trop encombrant pour un candidat potentiel cherchant à parler de "la vraie vie".
Ce double traitement - stigmatisation d'un côté, invisibilisation de l'autre - doit profondément interpeller notre industrie. Comment un secteur qui pèse si lourd dans notre balance commerciale peut-il être réduit à de simples "paillettes" ou glissé sous le tapis ?
Pour les dirigeants et professionnels du luxe, l'enjeu stratégique des prochains mois est de taille. Il est urgent de reprendre la main sur le narratif national. Le luxe n'est pas qu'une esthétique de "jet-setteur" ; c'est une industrie de la transmission, de la formation continue, de l'ancrage territorial et de l'intelligence de la main. Si le secteur continue de subir son image politique sans la contester publiquement, il restera ce bouc émissaire facile. À nous, acteurs du marché, d'imposer une nouvelle grille de lecture économique et sociale pour que ce "Voldemort" redevienne, aux yeux de tous, une fierté nationale pleinement assumée.