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« Chez Aguttes, la transmission comme art de vivre » Philippine Dupré La Tour , Aguttes
Publié le par Alexis de Prévoisin
Au siège de la maison de ventes aux enchères Aguttes, la porte du bureau de Philippine Dupré La Tour s’ouvre sur un paysage très particulier du luxe : plateaux de bijoux, montres de collection, boîtes numérotées, dessins d’archives… Plus qu’un simple lieu de travail, une caverne contemporaine où chaque pièce attend son histoire suivante, quelque part entre un écrin privé et une maison de ventes en coulisses.
Fondée en 1974 et restée indépendante, Aguttes s’est imposée comme l’une des grandes maisons de ventes aux enchères en France, forte d’une vingtaine de départements spécialisés et d’une expertise reconnue, autant auprès des collectionneurs que des grandes maisons de luxe et musées. À la tête de cette mécanique de précision, Philippine Dupré La Tour orchestre, avec ses équipes, quelque 90 ventes cataloguées par an, où se croisent patrimoines familiaux, pièces d’exception et nouveaux acheteurs internationaux. Dans ce bureau-caverne, elle incarne un luxe profondément vivant, fondé sur la transmission, la confiance et l’émotion. Entretien.
Alexis de Prévoisin
Avant de parler des pièces elles-mêmes, j’aimerais que l’on parle de votre rôle. Concrètement, que se joue-t-il ici, dans ce bureau, entre l’arrivée d’un bijou ou d’une montre et le moment où ils passent en salle des ventes ?
Philippine Dupré La Tour
Concrètement, il se joue ici beaucoup plus qu’une simple préparation de vente. Ce bureau est un sas : c’est le lieu où l’objet passe du privé au public, de l’intime au marché des enchères. Quand un bijou, une montre ou un objet arrive, il n’est jamais "nu" : il arrive avec une histoire familiale, des souvenirs, parfois des questions ou des émotions très fortes de la part des vendeurs. La première étape, c’est l’écoute : comprendre le contexte, la provenance, ce que la pièce représente pour la personne ou la famille qui nous la confie.
Ensuite vient le travail d’expertise – la datation, l’analyse, l’estimation – mais toujours connecté à ce récit initial. Aguttes est une maison familiale, et cette notion de transmission – matérielle et immatérielle – est profondément ancrée dans notre ADN. On ne travaille jamais sur des objets "hors sol".
Entre ce bureau et les enchères, notre rôle est donc double : protéger et révéler. Protéger l’intégrité de la pièce et le lien affectif qui l’entoure ; révéler son intérêt, sa rareté, sa place dans une histoire du goût, pour qu’un nouveau collectionneur puisse se projeter avec elle.
En résumé, nous accompagnons un passage de relais : chaque pièce porte une mémoire, et notre mission est de l’aider à entrer dans une nouvelle vie, une nouvelle famille...
Alexis de Prévoisin
Justement, cette dimension familiale structure fortement votre organisation....
Philippine Dupré La Tour
Nous sommes environ soixante collaborateurs, avec un équilibre très engagé entre les équipes d’experts et les fonctions support.
Côté "business", ce sont avant tout des spécialistes : nous avons aujourd’hui 19 départements et autant d’experts, qui vont de l’art impressionniste et moderne ou des objets Haute Époque à des univers très contemporains, comme la pop culture ou les cartes de collection, type Pokémon, ou les spécialités "niches" à l’instar des peintres du Vietnam, perles fines ou violons et archets. Il y a une quinzaine d’années, la maison reposait surtout sur deux ou trois secteurs très forts. Nous avons estimé que ce n’était ni sain ni sécurisant à long terme.
Nous avons donc choisi de diversifier, de recruter des talents sur de nouveaux domaines, pour construire une maison de ventes qui soit à la fois spécialisée et résiliente. Cette diversification n’a pas été un "coup" opportuniste, mais une sécurisation du modèle, fidèle à une vision de long terme, typiquement familiale.
Alexis de Prévoisin
Cette structure vous permet aujourd’hui un volume de ventes important…
Philippine Dupré La Tour
Nous organisons environ 90 ventes spécialisées par an, avec deux à quatre ventes majeures par département selon leur maturité. Paris, qui s’est imposée comme l’un des pôles les plus actifs du marché de l’art reste notre socle, mais nous menons aussi des opérations à l’étranger : une grande vente annuelle de voitures de collection à Autoworld, à Bruxelles, et ponctuellement des ventes in situ, comme récemment à Genève pour la dispersion d’une collection.
Cette densité exige une grande rigueur logistique et une organisation très professionnelle, mais aussi une souplesse décisionnelle que permet notre indépendance : nous pouvons ouvrir un nouveau département, saisir une collection, adapter un calendrier, sans passer par des strates de validation interminables.
Alexis de Prévoisin
Vous avez vous-même différentes responsabilités au sein de la maison ?
Philippine Dupré La Tour
Je dirige le département Bijoux depuis vingt-cinq ans, avec une équipe d’expertes engagées, notamment Adeline Juguet et Eléonore des Beauvais. Cette spécialité est mon ancrage, c’est là que j’ai construit mon expertise, développé mon réseau et accompagné année après année des vendeurs et collectionneurs du monde entier.
Parallèlement, je supervise le pôle Luxe : montres et automobiles de collection, vins et spiritueux, bijoux et mode (nouveau département ouvert en 2025). Je ne suis pas l’experte technique de chaque catégorie, mais j’accompagne les directeurs de département, comme Gautier Rossignol pour les voitures, ou Claire Hofmann pour les montres de collection, dans leurs choix stratégiques, leurs arbitrages, leurs développements. Mon rôle consiste à les soutenir dans la définition et mise en œuvre de leur feuille de route, tout en veillant à la cohérence globale, à l’équilibre économique… et à l’âme de la maison.
En reprenant la direction générale il y a trois ans, j’ai en quelque sorte fermé la boucle. Je soutiens désormais l’ensemble des directeurs de pôles – Art & Luxe – ainsi que les équipes support, afin de donner à chacun les moyens nécessaires pour atteindre les objectifs que nous nous fixons. Mon rôle est de créer un cadre exigeant mais porteur, qui permette à chacun de s’épanouir sans jamais perdre de vue notre ligne : service, confiance, audace, rigueur, passion.
Alexis de Prévoisin
Comment définiriez-vous votre positionnement face aux grandes maisons internationales ?
Philippine Dupré La Tour
Nous sommes "la plus petite des grandes maisons et la plus grande des petites". Cette formule illustre bien notre position intermédiaire.
Nous tenons à conserver l’agilité, l’écoute et la proximité client d’une structure à taille humaine : adapter nos conditions, prendre le temps de voir les clients, personnaliser le suivi.
Au-delà d’une expertise internalisée, nous bénéficions aussi d’outils, de compétences support et de capacités de communication comparables à celles des grandes maisons : marketing digital, bases clients importantes, relais internationaux. C’est ce double mouvement qui fait notre singularité : suffisamment grands pour rayonner, suffisamment "petits" pour rester accessibles et réactifs.

Alexis de Prévoisin
Dans ce contexte très concurrentiel, quel est aujourd’hui l’enjeu principal ?
Philippine Dupré La Tour
Les œuvres. Le nerf de la guerre, c’est le vendeur. Sans la confiance de ceux qui nous confient leurs biens, nous ne faisons rien. Nos équipes d’experts sont donc, par nature, aussi des "chasseurs" : il faut aller chercher les plus belles pièces, identifier des collections, convaincre des familles, justifier nos estimations, rassurer des héritiers.
La réputation est essentielle : un vendeur satisfait – bien accompagné, bien informé, bien réglé – est souvent à l’origine de plusieurs autres dossiers
Alexis de Prévoisin
Votre discours dépasse largement la notion de vente pour parler de transmission.
Philippine Dupré La Tour
Parce que vendre, chez nous, n’est jamais un acte isolé. Nous transmettons des histoires. Un objet n’existe que par celui qui le confie et celui qui le désire. Beaucoup de clients nous consultent sans avoir un "besoin" financier immédiat. Ils veulent organiser eux-mêmes la transmission, ne pas laisser à leurs enfants le soin de trier des coffres ou des appartements qu’ils ne comprennent pas.
Dans ces cas-là, notre rôle est aussi d’aider à mettre de l’ordre, à hiérarchiser, à décider ce qui doit être conservé, transmis, vendu. Les acheteurs, eux, recherchent aujourd’hui des pièces authentiques, "saines", avec une provenance claire, le plus souvent issues directement de familles : ils veulent sentir qu’ils s’inscrivent dans une continuité, pas dans une simple spéculation.
Alexis de Prévoisin
Le digital a profondément transformé ce rapport à la confiance.
Philippine Dupré La Tour
Oui, car il nous permet de toucher directement l’acheteur final et a considérablement réduit le nombre d’intermédiaires. En ce sens, le marché est devenu mondial. Les vendeurs peuvent comparer les maisons bien au-delà de leur environnement local ; les acheteurs sont désormais internationaux.
Quand Maître Aguttes exerçait à Clermont, on vendait à Clermont ce qui se trouvait à Clermont. Puis les vendeurs ont commencé à se renseigner, à analyser les cotes, à observer qui vendait quoi et où, et les plus belles pièces ont commencé à être proposées à Paris : ce qui a conduit la Maison à s’y installer.
Aujourd’hui, ce mouvement est démultiplié par le digital : tout est visible, en temps réel.
Cela impose une exigence extrême : une expertise reconnue, rapports de condition détaillés, photographies, vidéos, échanges personnalisés, transparence totale. Nous devons permettre à un acheteur installé à l’autre bout du monde d’acheter "les yeux fermés", avec suffisamment d’éléments pour être totalement rassuré à la réception du lot.
Alexis de Prévoisin
Le rôle du commissaire-priseur s’en trouve-t-il transformé ?
Philippine Dupré La Tour
Profondément. Nous accompagnons aujourd’hui nos clients bien au-delà de la vente de leurs objets d’art, dans des moments de transition patrimoniale. La transformation majeure réside dans notre rôle pédagogique : expliquer les estimations, les côtes, le marché, ses cycles, le potentiel d’une pièce. Un modèle emblématique de Ferrari, une Porsche de collection, ou une œuvre de Lê Phổ ou de Mai Trung Thứ ne se résument pas à une cote. Il s’agit d’un patrimoine qu’il faut contextualiser et valoriser dans leur contexte historique et patrimonial.
Nous sommes aujourd’hui à la croisée de l’expertise, du conseil patrimonial et de l’accompagnement humain. Notre mission reste de révéler la valeur — mais aussi d’aider nos clients à décider, au bon moment, avec justesse et vision, des ventes ou acquisitions pour lesquelles ils nous consultent.
Alexis de Prévoisin
Comment définiriez-vous le luxe aujourd’hui ?
Philippine Dupré La Tour
Celui que nous défendons chez Aguttes peut se définir par trois éléments : la rareté, l’histoire et l’émotion.
La rareté, d’abord, qu’elle soit le fruit du savoir-faire humain ou de la nature : une montre produite en série très limitée, une pierre de couleur non chauffée d’une mine épuisée, une perle fine, formée sans intervention de l’homme, une automobile de collection conservée dans son état d’origine, ou encore une Chartreuse devenue introuvable après la réduction de production des moines.
Il y a derrière chaque pièce un temps, une main, une forme de génie qui ne se copie pas. Une même référence de montre peut se trouver plusieurs fois sur le marché, mais certaines auront un cadran qui a pris avec le temps une patine singulière, ou auront appartenu à une personnalité. Cette histoire les rend uniques et peut en démultiplier la désirabilité. On pense, par exemple, à une Ferrari 512 BBi ayant appartenu à Jean-Paul Belmondo adjugée 442 000 € : au-delà du modèle lui-même, le fait qu’elle ait été conduite en son temps par une figure du cinéma français change totalement la portée. La provenance devient alors une valeur en soi.
Enfin, l’émotion : très particulière, presque physique, que procure une enchère. La tension dans la salle, la montée des enchères, l’instant où le marteau tombe… Pour l’acheteur comme pour le vendeur, c’est un moment qui s’imprime dans la mémoire. On n’achète pas seulement un objet, on vit une scène.
Alexis de Prévoisin
Le marché a beaucoup évolué ces dernières années.
Philippine Dupré La Tour
Après un pic historique en 2022, qui a été pour beaucoup de maisons de vente la meilleure année de leur histoire, 2023 – et parfois 2024 selon les acteurs – a été plus complexe, avec des ajustements de marché et une forme d’atterrissage après l’euphorie post-Covid. Pour Aguttes, 2025 est une belle année, avec une dynamique de nouveau positive. Nous avons réalisé un peu plus de 62 millions d’euros de ventes, ce qui nous place à la 6e place des maisons opérant en France. Ce chiffre n’est pas qu’un indicateur de performance : c’est aussi le reflet de la confiance renouvelée de nos vendeurs comme de nos acheteurs.
Alexis de Prévoisin
Quels sont aujourd’hui vos départements moteurs ?
Philippine Dupré La Tour
Les voitures de collection, les bijoux, l’horlogerie – en très forte croissance – et un département de niche qui nous tient particulièrement à cœur : les peintres du Vietnam, dont nous sommes leaders, avec 8 à 10 millions d’euros de ventes annuelles.
Le département automobile, créé il y a une dizaine d’années, réalise aujourd’hui plusieurs ventes très importantes par an et affiche une croissance régulière. L’horlogerie a littéralement changé de dimension ces dernières années : l’arrivée de Claire Hofmann à la direction du département a permis de structurer une offre très attendue par le marché. Et le département des peintres du Vietnam, porté depuis longtemps par Charlotte Aguttes Reynier, est devenu une référence internationale sur cette spécialité.
Alexis de Prévoisin
Vous avez aussi redonné ses lettres de noblesse au marché des perles fines.
Philippine Dupré La Tour
Oui, c’est une histoire de conviction. Les perles fines avaient quasiment disparu du marché, éclipsées par les perles de culture. Pourtant, ce sont des pièces d’une rareté absolue, issues de la nature, sans intervention humaine : pendant longtemps, c’était la matière la plus précieuse en joaillerie, avant même le diamant. Ce qui a attiré mon attention, c’est une forme "d’angle mort" : tous les professionnels maîtrisaient parfaitement le diamant, les pierres de couleur, les signatures joaillières… mais très peu s’intéressaient vraiment aux perles fines.
Il y a près de 15 ans, j’ai eu un déclic avec un collier présenté sans certificat : il ne s’est rien passé. Avec un certificat confirmant l’origine des perles, le même collier a fait quatre fois le prix. À partir de là, nous avons reconstruit un discours, une expertise, une pédagogie, en nous appuyant aussi sur l’histoire de Paris, qui fut longtemps la première place mondiale du négoce des perles fines. Nous avons communiqué, organisé des ventes dédiées, et tissés des liens de confiance avec les plus grands acheteurs mondiaux… Et progressivement, le marché est revenu.
Aujourd’hui, ces perles sont à nouveau regardées comme de véritables joyaux patrimoniaux et je suis heureuse d’en être la seule experte agréée en France.
Alexis de Prévoisin
L’horlogerie est aussi un terrain d’émotion pure. Vous racontez souvent l’histoire d’une Daytona "chocolat"…
Philippine Dupré La Tour
Oui, c’est un souvenir marquant. Cette montre venait directement du propriétaire d’origine, jamais passée sur le marché : une Rolex Daytona 6262 "Paul Newman" dont le cadran avait pris avec le temps une teinte chocolat très particulière. En temps normal, ce type de modèle se situe déjà dans une fourchette de 200 000 à 300 000 euros. Mais là, cette patine unique, cette nuance de couleur, a tout changé : la montre s’est envolée à 750 000 euros.
De nombreux enchérisseurs et pour finir, deux qui se sont battus de nombreuses minutes, ne lâchant rien, persuadés qu’ils ne retrouveraient pas cette configuration exacte. Le jour de la vente, juste avant Noël, l’émotion était palpable dans la salle. Ce n’était pas "qu’une montre" : il s’agissait d’un fragment de vie, de temps, de style qui changeait de mains. Cette adjudication a marqué la plus haute enchère pour une montre en France en 2024.
C’est exactement cela, le luxe tel que je le conçois : la rencontre entre une pièce rare, une histoire singulière et un moment d’intensité.
Alexis de Prévoisin
Votre culture familiale semble être un levier décisif ?!
Philippine Dupré La Tour
Elle crée une confiance profonde. Elle permet de prendre des risques, de penser long terme, et de faire passer l’intérêt de la maison avant les egos. Mon père avait une maxime très simple, mais très juste : "dans ce métier, il faut aimer les objets, aimer les gens et aimer le travail".
Aujourd’hui, nous sommes trois de ses enfants engagés dans la maison : ma sœur, Charlotte Aguttes-Reynier, experte reconnue des peintres d’Asie et du Vietnam, mon frère, Maximilien Aguttes, en charge de la transformation et du développement, et moi-même, chacun avec son domaine, mais unis par une même vision. C’est un triptyque que nous essayons d’incarner au quotidien. Aimer les objets, c’est leur rendre justice, les comprendre, les documenter. Aimer les gens, c’est être à la hauteur de la confiance des vendeurs et des acheteurs. Aimer le travail, c’est comprendre que l’excellence se construit dans la durée ; guidée par la passion, cette exigence n’a rien de répétitif, elle nourrit chaque étape.
Alexis de Prévoisin
Que vous inspire cette citation de Baudelaire : "le génie, c’est l’enfance retrouvée à volonté" ?
Philippine Dupré La Tour
C’est la curiosité, l’audace, le plaisir d’apprendre. Petite, j’aimais déjà collectionner – des papillons, notamment. Cette envie de rassembler, de classer, de comprendre, ne m’a jamais quittée. Dans notre métier d’expert, on n’a jamais fini de chercher et d’apprendre : chaque collection, chaque objet apporte quelque chose de nouveau. Et mes fonctions de direction générale m’obligent encore à découvrir d’autres sujets, à sortir de ma zone de confort.
Il y a aussi une part "pas toujours raisonnable" que j’assume : ne pas savoir dire non, explorer de nouveaux marchés, ouvrir de nouveaux départements – en janvier nous avons lancé un département pop culture - on se dit parfois "on verra bien", mais c’est aussi cela qui fait vivre une maison indépendante. Au fond, l’enfance retrouvée, c’est cette énergie-là : garder intacte la curiosité, tout en la mettant au service d’une passion commune.
Aguttes s’affirme comme une maison de ventes aux enchères indépendante capable de conjuguer vision patrimoniale, agilité entrepreneuriale et excellence humaine, dans un marché où le commissaire-priseur devient plus que jamais un passeur de sens.

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