Chronique

La taille n’a pas tué les conglomérats de la beauté : c’est leur incapacité à choisir

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Il y a dix ans, le raisonnement tenait. Posséder vingt marques sur dix segments protégeait des retournements de cycle. Si le soin ralentissait, le maquillage compensait. Si le marché de masse reculait, le prestige prenait le relais. La taille du portefeuille était présentée comme une vertu stratégique — une assurance tous risques financée par la diversité.

Ce modèle montre aujourd’hui ses limites. Et les mouvements observés au sein des grands groupes l’attestent mieux que n’importe quelle analyse.

Selon plusieurs informations de presse, LVMH aurait engagé un processus en vue d’une possible cession de Make Up For Ever — une marque qui enregistrerait des pertes depuis huit ans, pour un chiffre d’affaires annuel d’environ 300 millions d’euros. Trois dirigeants se sont succédé à sa tête depuis 2019.

Chez Estée Lauder, Too Faced, Smashbox et Dr. Jart+ ont été proposées à la vente pendant plusieurs mois, avant que le groupe ne décide finalement, en juillet, de les conserver et de les restructurer. La perte de valeur cumulée de Too Faced et Dr. Jart+ dépasserait 460 millions de dollars.

Ces chiffres et ces revirements racontent quelque chose de plus précis qu’un simple assainissement de bilan. Ils signalent la fin d’une façon de penser.

Ce que les groupes ont cessé de tolérer

Les arbitrages ne concernent plus seulement les marques déficitaires. Ils touchent aussi les marques décalées — celles qui ne correspondent plus à la définition resserrée de ce que le groupe veut être.

LVMH chercherait ainsi à se délester de plusieurs actifs au sein de sa division beauté, parmi lesquels sa participation dans Fenty Beauty, Make Up For Ever et Fresh. Non parce que ces marques seraient dépourvues de valeur, mais parce que le groupe semble vouloir concentrer davantage ses investissements sur ses grandes maisons de luxe, notamment Dior, Guerlain et la nouvelle ligne La Beauté Louis Vuitton.

Chez Estée Lauder, le directeur général Stéphane de La Faverie a annoncé un examen du portefeuille de marques dans le cadre de son plan de transformation Beauty Reimagined. Le mot-clé n’est pas seulement « redressement ». C’est « examen » — autrement dit, la remise à plat d’une logique d’accumulation qui a dominé pendant près de deux décennies.

Tout au long des années 2010, Estée Lauder a multiplié les acquisitions de marques jeunes, nées dans l’univers numérique et portées par les Millennials et la génération Z. Too Faced a été rachetée pour 1,45 milliard de dollars en 2016, tandis que le groupe a pris le contrôle total de Dr. Jart+ en 2019, valorisant alors l’entreprise à environ 1,7 milliard de dollars. Ces marques incarnaient tout ce qu’il recherchait : une forte visibilité sur les réseaux sociaux, une croissance rapide et, dans le cas de Dr. Jart+, un positionnement puissant dans la K-beauty.

La concurrence de nouvelles marques comme Rhode, Rare Beauty ou Makeup by Mario a ensuite fragilisé leur positionnement et érodé leurs parts de marché avec une précision chirurgicale.

Le problème ne résidait donc pas uniquement dans les marques. Il tenait aussi au contexte dans lequel elles avaient été achetées — et à la capacité du groupe à les faire exister face à une nouvelle génération de concurrents plus agiles, que les grandes organisations peinent structurellement à battre sur leur propre terrain.

Ce que cela révèle pour les marques indépendantes

Les dirigeants de marques indépendantes observent souvent ces mouvements de loin, comme s’ils ne les concernaient pas. C’est l’une des erreurs d’analyse les plus courantes.

Même lorsqu’elles n’aboutissent pas, les mises en vente de marques reconnues montrent à quel point les valorisations peuvent être brutalement révisées. Too Faced, Smashbox et Dr. Jart+ auraient ainsi été proposées pour un montant compris entre 100 et 200 millions de dollars — très loin des valorisations consenties au moment de leur acquisition.

Pour des groupes émergents, des fonds spécialisés ou des entrepreneurs capables de mobiliser d’importants capitaux, ces décotes peuvent ouvrir une fenêtre d’opportunité : celle d’acquérir une marque déjà connue, dotée d’un réseau de distribution et d’équipes constituées.

Pour une marque indépendante qui croit que sa taille actuelle constitue son principal problème, c’est surtout un signal d’alarme. Les groupes qui envisagent de céder certains actifs ne le font pas simplement parce qu’ils seraient trop petits. Ils les remettent en question parce qu’ils ne parviennent plus à articuler clairement ce qui les rend indispensables au sein de leur portefeuille.

La vraie question de portefeuille

Ce que ce cycle d’arbitrages révèle n’est pas une crise de la beauté. C’est la fin de la beauté envisagée comme un simple portefeuille de couverture, et le début de la beauté comme territoire stratégique affirmé.

Les groupes qui traversent le mieux cette période ne sont pas nécessairement les plus grands. Ce sont ceux qui ont répondu, clairement et sans ambiguïté, à une question simple : sur quel segment précis sommes-nous la référence incontestable ?

Pour LVMH, la priorité semble désormais aller aux maisons capables d’incarner une vision très haut de gamme de la beauté, tout en dégageant des marges à la hauteur des investissements consentis. Pour Estée Lauder, en pleine restructuration, la réponse est encore en construction. Sa décision de conserver Too Faced, Smashbox et Dr. Jart+ ne met pas fin à l’examen de son portefeuille : elle oblige chacune de ces marques à justifier sa place et sa fonction.

Pour Henkel, qui a finalisé début juillet l’acquisition d’Olaplex annoncée en mars 2026, la réponse est plus nette : le soin capillaire premium, avec un positionnement que Schwarzkopf et Kenra contribuent déjà à renforcer.

La taille n’est pas le critère. La netteté l’est.

Pour les dirigeants de marques indépendantes — ceux qui hésitent à étendre leur gamme, à ouvrir un nouveau canal ou à investir une catégorie adjacente — ce mouvement de fond mérite d’être lu comme un retour à l’essentiel : un portefeuille de marques ne protège que s’il est cohérent. Et la cohérence, dans un marché aussi saturé, commence par la capacité à dire non autant qu’à dire oui.

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