Exclusif

« Comment Huysmans éclaire les origines du luxe contemporain » Agnès Michaux, journaliste, essayiste et romancière

Publié le par

Récompensée par le Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux 2026 pour Huysmans vivant, Agnès Michaux redonne chair à l'auteur d'À rebours. Loin d'une biographie académique, son livre raconte une véritable rencontre avec un écrivain dont les réflexions sur le confort, le désir, la consommation et la quête de sens résonnent étonnamment avec les questionnements contemporains du luxe.

Journal du Luxe

Le Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux consacre Huysmans vivant comme l’ouvrage de référence sur Joris-Karl Huysmans en 2026. Qu’est-ce que ce prix vient reconnaître selon vous : un écrivain oublié, une manière neuve de faire de la biographie, ou un certain regard sur la fin du XIXᵉ siècle ?

Agnès Michaux

J’espère, d’abord, que ce prix récompense un livre réussi ! C’est-à-dire un livre "écrit", c’est-à-dire vécu, et qui répond entièrement à la promesse de son titre : Huysmans vivant. Cet écrivain, si important et malheureusement si peu lu, méritait qu’on s’y attarde – et je m’y attarde pendant 700 pages, mais c’est le minimum de respect que l’on doit à une vie, me semble-t-il.

Mon excellent prédécesseur Robert Baldick n’ayant pas eu accès, en 1957, à certains documents d’importance, notamment une correspondance très fournie avec un ami hollandais, regorgeant d’informations précieuses, une mise à jour s’imposait. Quelle vie que celle de Huysmans ! Il réinvente le roman en se réinventant lui-même, il côtoie toutes les gloires littéraires de son époque, il voit le monde basculer dans une modernité qu’il honnit, use et abuse de la sexualité, puis, épuisé du mal, se convertit. Tout cela en menant une vie de fonctionnaire à la Sûreté : omnibus, boulot, dodo.

Pour ce qui est de la forme particulière de cette biographie, je veux bien croire ceux qui m’ont dit combien cette approche leur semblait "neuve". Je suis la moins bien placée pour m’étendre sur ce sujet, car je ne "fabrique" pas mes livres : je les vis, sans préméditation, et les gravis sans échafaudage. Mais je les écris. Tous les livres ne sont pas "écrits". Alors, effectivement, vous ne trouverez pas, dans ma biographie, de notes en bas de page ou en fin de volume, mais la rigueur documentaire est entière, et la bibliographie ainsi que l’index en font aussi un livre "de travail". Vous y sentirez, j’espère, mon cœur battre et mon esprit s’allumer au contact de Huysmans. J’aurais envie de dire que ce livre est l’histoire d’une rencontre, d’une véritable rencontre, non pas le livre de quelqu’un qui, se croyant spécialiste, surplombe, mais de quelqu’un qui observe, découvre et s’étonne, qui part sans réponses préconçues et n’a que des questions.

Quant à la fin du XIXᵉ siècle, c’est aussi un sujet, puisque c’est, d’une façon ou d’une autre, le sujet de Huysmans, subtil et sarcastique observateur de son siècle. C’est le très important décor de l’écrivain que je cherche à approcher. Et j’espère qu’à travers la reconstitution fouillée que j’en fais, ce siècle est, lui aussi, vivant tout au long du livre et qu’on y est frappé de s’y retrouver si souvent.

Ce n’est pas un hasard, puisque le monde dans lequel nous vivons s’est inventé dans la deuxième moitié du XIXᵉ siècle. L’industrie du luxe le sait particulièrement bien : tant de marques sont nées il y a cent cinquante ans et perdurent. Bien connaître ce siècle, ses enjeux, ses enthousiasmes, ses angoisses, ses errements, c’est avoir les bonnes clés pour comprendre aujourd’hui.


Journal du Luxe

Parmi toutes les grandes figures de la fin du XIXᵉ siècle, pourquoi avoir choisi Huysmans, ce "petit fonctionnaire" qui a pourtant tout vu, tout vécu, tout raconté de son époque, de Zola aux avant-gardes esthétiques ? Qu’est-ce que sa trajectoire dit de notre moment présent, entre désenchantement, quête de sens et saturation du réel ?

Agnès Michaux

Par hasard… Mais le hasard nous ressemble, n’est-ce pas ? Je ne peux pas répondre à cela. C’est toute ma vie, tout ce que je suis qui m’amène à lui. C’est sur ma route, c’est le moment, pour moi, de franchir un pas, j’imagine, de comprendre quelque chose que je ne comprenais pas, d’avancer mieux, avec plus de conscience. C’est ainsi pour chacun de mes livres. Si je savais entièrement pourquoi les choses arrivent… ce serait le talent le plus luxueux du monde. Ou le plus terrible !

Ce qui est bouleversant quand on s’approche de Huysmans, c’est de se reconnaître. Pas en tout, bien sûr, mais justement dans cette difficulté d’être qui tourmente l’humanité du monde "de progrès". Il dit si bien comment la conscience et la vie humaine s’y dispersent, s’y abîment, s’y dissolvent, comment le sens de la vie n’est plus qu’une suite anecdotique de petits faits misérables, d’objets vains ou de mauvaises intentions. Comment on ne parvient jamais, dans un tel monde, à la satisfaction véritable.


Journal du Luxe

À rebours est souvent décrit comme un bréviaire du décadentisme, mais c’est aussi, d’une certaine manière, un manuel pour transformer le quotidien en œuvre d’art : appartement pensé comme un décor total, culte de l’ornement, obsession du détail, collection comme mise en scène de soi. En quoi ce roman vous semble-t-il préfigurer certaines préoccupations contemporaines du luxe : l’art de vivre, le désir de transformation, la quête d’expériences ultra-personnalisées ?

Agnès Michaux

La quête de Des Esseintes est un retrait du monde, conséquence de cette insatisfaction dont je vous parlais. La vulgarité et la bêtise de son époque le poussent à s’enfermer pour se créer un monde où règnent le beau et la subtilité.

J’oserais dire qu’ici encore, Huysmans est l’écrivain d’une époque. Car c’est dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle que naît une notion que nous croyons ancestrale : le confort. Siècle de l’eau et du gaz à tous les étages, siècle où, soudain, l’on désire ne plus avoir à faire soi-même (le prêt-à-porter et l’agroalimentaire sont déjà là), où l’on veut que son "home" exprime l’idée qu’on se fait de soi-même, conséquence de l’invention de la vie de bureau, de sa standardisation, d’une certaine uniformisation de la vie qui nie l’individu tout en prônant l’individualité – pour refourguer de la camelote, aurait sans doute pensé Huysmans. Le chez-soi devient alors un refuge dont on se soucie de la décoration. Chez Des Esseintes, ce souci atteint un degré ultime d’exaspération – et cela finit mal. Dans sa vie, Huysmans n’échappait pas à cette nouvelle manière d’être, imposée par le caractère ô combien morne de l’organisation moderne du travail.

Au cours de sa vie, on voit la décoration de son appartement du 11, rue de Sèvres, où il passa près de quarante ans, changer à mesure que sa pensée progresse, que sa quête de sens et d’élévation progresse. Ce n’est pas du tout un homme riche, mais c’est un homme dont le goût est très sûr, je dirais, par "profondeur".

Puis il a des amis qui sont de formidables artistes ; alors ses murs s’ornent de merveilles signées, entre autres, Odilon Redon ou Forain.


Journal du Luxe

Des Esseintes veut "faire du quotidien une œuvre d’art", fuir un réel jugé décevant par l’artifice, la rareté, la curation extrême d’objets, de parfums, de fleurs, de livres. Est-ce que, pour vous, À rebours reste un texte incontournable pour penser les contradictions du luxe aujourd’hui : entre culte de la perfection et fatigue du monde, désir d’exception et tentation du retrait hors du réel ?

Agnès Michaux

À rebours signe surtout l’échec de cette tentative. Se retirer du monde, c’est tomber malade, puis c’est, à un moment ou à un autre, devoir de nouveau "se coltiner" le monde…

Dans la vie de Huysmans, qu’on ne peut guère séparer de son œuvre, la solution – ou plutôt la tentative de solution, ou peut-être la non-solution, chacun en jugera selon ses opinions – sera pour lui la conversion au catholicisme et un réel retrait du monde, puisqu’il vivra un temps l’oblature à Ligugé, quittant son cher Paris. Mais, comme Des Esseintes, ce sera finalement un nouvel échec : au bout d’un temps, selon ses mots, la campagne l’ennuie, les péquenots l’ennuient, les bouquinistes lui manquent, et c’est le retour à Pantruche, comme l’argot disait alors.

Huysmans n’est dupe de rien, et surtout pas du monde qui transforme les êtres en consommateurs malgré eux. Il condamne les petites vanités éphémères, le mode de consommation bourgeois de son époque qui confond avoir et être, beau et cher. Il comprend que ce mode de vie est sans issue. Que rien, ainsi, ne nourrit les aspirations profondes et essentielles des êtres.

Il détestait, par exemple, ces nouveaux commerces de la rive droite où les vendeuses étaient recrutées sur leur physique plutôt que sur leurs compétences pour "aguicher" le client, et pensait que, dans cette guignolade qui faisait ressembler les vendeuses à des prostituées et les acheteurs à des clients de bordel, toute l’âme de Paris se perdait.

Pour conclure, j’aimerais vous citer cette phrase de Huysmans, si drôle et si vraie au fond : "Il n’y a rien à espérer d’une civilisation qui vend des sauces en boîte."

par