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« L'orfèvrerie est aussi un instrument de pouvoir et de représentation diplomatique » Gilles-Emmanuel Trutat, Odiot
Publié le par Pauline Duvieu
Fondée en 1690, Odiot figure parmi les plus anciennes maisons d'orfèvrerie françaises encore en activité. Dans un entretien exclusif accordé au Journal du Luxe, Gilles-Emmanuel Trutat, PDG et actionnaire, revient sur plus de trois siècles d'histoire et explique comment la marque s'ancre aujourd'hui dans l'ère moderne.
Journal du Luxe
Pouvez-vous nous retracer les débuts de la maison Odiot ?
Gilles-Emmanuel Trutat
Les origines d'Odiot remontent à 1690. Les archives de cette période sont rares, mais ce qui fait la singularité de la maison, c'est qu'elle n'a jamais cessé d'exister depuis sa création. Cette longévité est particulièrement rare dans le monde du luxe français, peu de maisons peuvent revendiquer une telle continuité.
Le véritable essor d'Odiot intervient sous l'Empire, après son ascension lors de la monarchie. Napoléon Ier et Joséphine de Beauharnais ont largement contribué à faire rayonner la maison, qui devient alors un symbole du prestige français. À cette époque, l'orfèvrerie est aussi un instrument de pouvoir et de représentation diplomatique. Les cours européennes et les familles royales commandaient des services spectaculaires pour affirmer leur statut. Cette dimension internationale s'est perpétuée au fil des siècles.

Journal du Luxe
Quelles sont vos collections signature ?
Gilles-Emmanuel Trutat
Nous possédons un patrimoine exceptionnel, avec près de 3 000 modèles historiques conservés dans nos archives. Parmi eux, une quinzaine de collections est régulièrement rééditée. Les deux gammes les plus emblématiques sont Demidoff et Jacqueline.
Demidoff, créée en 1831 pour le prince Anatole Demidoff, est une collection de style rococo. C'est une ligne incontournable et historique qui séduit encore aujourd'hui une clientèle internationale, notamment au Moyen-Orient, en Europe et sur certains marchés traditionnellement sensibles à l'orfèvrerie classique.
La collection Jacqueline, quant à elle, est plus contemporaine. Elle a été créée pour Jacqueline Kennedy et équipe notamment le célèbre yacht Christina O. Son design plus épuré rencontre un grand succès aux États-Unis.
Au-delà des couverts, Odiot propose également de nombreuses pièces de décoration : animaux, coupes, coquetiers, centres de table, grands objets d'apparat ou pièces monumentales. Toutes témoignent du savoir-faire historique de la maison.
Journal du Luxe
Quels sont vos clients ?
Gilles-Emmanuel Trutat
Odiot a compté parmi ses clients des souverains, des chefs d'État et de grandes fortunes du monde entier : Thomas Jefferson, Saïd Halim Pacha, Guy de Rothschild, Prince Karim Aga Khan IV, Sultan Kabus ibn Said, Valéry Giscard d’Estaing ou encore Jacqueline Kennedy-Onassis. Tous sont venus chercher chez Odiot ce savoir-faire français et ce luxe patrimonial qui demeurent aujourd'hui. Les motivations d'achat sont universelles. Certains clients sont passionnés par l'histoire napoléonienne, d'autres par le patrimoine français, d'autres encore recherchent simplement des pièces d'exception.
Nous commercialisons principalement nos créations sur le segment BtoB. Nous travaillons avec des boutiques de décoration haut de gamme, des architectes d'intérieur et des décorateurs. Ce sont eux qui sont en relation avec les clients finaux, ce qui signifie que nous ne connaissons pas toujours l'identité des acquéreurs.
Nous savons toutefois que nos pièces rejoignent régulièrement les collections des élites internationales. Nos clients recherchent avant tout trois choses : posséder une part d'histoire, acquérir un objet d'exception entièrement réalisé à la main en France et investir dans un actif réel.
Depuis quelques années, un nouvel argument prend donc de l'importance : l'investissement. Avec la hausse du cours de l'or et de l'argent, nos créations sont perçues comme des actifs tangibles. Les créations Odiot sont réalisées en argent massif, en vermeil ou en bronze doré. Elles possèdent donc une valeur intrinsèque liée au métal précieux, ce qui en fait également une forme de placement patrimonial et certains clients y voient une protection potentielle contre l'inflation. Nous réévaluons d'ailleurs régulièrement nos tarifs afin de suivre l'évolution du prix des métaux précieux. Ce rééquilibrage est compris par nos clients puisqu'ils savent que leurs acquisitions conservent une valeur durable.

Journal du Luxe
Comment s'adapter aux nouvelles tendances lorsque l'on est une maison fondée en 1690 ?
Gilles-Emmanuel Trutat
Pendant plusieurs années, la marque est restée relativement discrète. Depuis 2024, nous avons engagé une nouvelle dynamique avec un objectif clair : redonner de l'élan à Odiot tout en respectant son héritage.
Nous développons aujourd'hui plusieurs collaborations avec des marques et des créateurs issus d'univers très différents du notre. L'idée est de faire dialoguer une maison vieille de plus de trois siècles avec des acteurs beaucoup plus contemporains. Nous avons notamment noué un partenariat avec la designer Stéphanie Coutas, qui distribue désormais certaines de nos créations dans sa galerie parisienne. D'autres collaborations sont en préparation, notamment avec une grande maison de parfum.
Nous réfléchissons également à développer de nouveaux univers. Odiot a déjà produit de la joaillerie au cours de son histoire et nous disposons donc d'une véritable légitimité pour réinvestir, à terme, ce marché. Parallèlement, nous continuons à proposer un haut niveau de personnalisation. Initiales gravées sur les couverts, blasons, motifs spécifiques ou création de pièces entièrement sur mesure : cette approche fait partie intégrante de notre savoir-faire.
Si nous sommes déjà présents dans plusieurs points de vente à travers le monde, notre ambition est également d'ouvrir progressivement davantage de boutiques afin de créer une relation plus directe avec nos clients. Cette évolution s'accompagnera naturellement d'une communication plus visible, tout en conservant le positionnement confidentiel qui fait l'identité d'Odiot.

Journal du Luxe
Parlez-nous du rachat de Lapparra Orfèvre Argentier, annoncé à la mi-juillet 2026 ?
Gilles-Emmanuel Trutat
Notre portefeuille se compose déjà de plusieurs maisons spécialisées : Biennais, l'orfèvre attitré de Napoléon Ier ; Tétard Frères, marque emblématique de l'Art Déco ; et Rouge Pullon, expert dans la restauration d'orfèvrerie. Le rachat de Lapparra Orfèvre Argentier s'inscrit pleinement dans notre stratégie de développement. Cette maison d'orfèvrerie parisienne a été fondée en 1893 et est dirigée depuis 2014 par Odile Casset de la Chesneraie.
Au-delà de la marque, nous récupérons un patrimoine créatif exceptionnel, des archives, des modèles historiques ainsi qu'un véritable savoir-faire. Cette acquisition nous permettra notamment de moderniser certaines collections grâce au travail de Lapparra.
L'objectif n'est pas de transformer Odiot, mais de faire évoluer certaines proportions et certains usages afin de mieux répondre aux attentes actuelles. Par exemple, les couverts historiques étaient souvent plus imposants qu'aujourd'hui. Les adapter permet d'en préserver l'esthétique tout en les rendant plus en phase avec l'art de la table contemporain.
Plus largement, notre stratégie consiste à réunir plusieurs grandes maisons historiques françaises afin de préserver leurs savoir-faire tout en leur offrant un nouvel élan.

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