Dora Baghriche

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« Le luxe est avant tout une recherche de l'idéal » Dora Baghriche, nez, essayiste et anthologiste

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Nez, essayiste et anthologiste, Dora Baghriche explore depuis toujours les liens entre les sens, la littérature et les imaginaires. Avec Le Goût du luxe (Mercure de France), la créatrice de parfums rassemble des textes de Pline l'Ancien à Flaubert pour montrer que le luxe dépasse largement l'objet et la consommation. Une réflexion érudite sur le goût, le beau et les valeurs qui façonnent nos sociétés.

Journal du Luxe

Dans Le Goût du luxe, vous proposez une anthologie très personnelle, allant de la littérature aux arts de vivre, pour redéfinir ce que le luxe dit de nous aujourd’hui. Comment avez-vous construit ce "panorama sensible" du luxe ?

Dora Baghriche

Il n'a pas été facile de faire un choix tant, je le dis en introduction, les écrits sur le luxe abondent. Mais j'ai laissé parler mon intuition et mes coups de cœur. Les Éditions Mercure de France m'ont laissé une totale liberté lorsqu'elles m'ont proposé ce sujet.

J'ai eu envie de lire et de faire lire des textes surprenants, tranchés, exaltés, émouvants, porteurs de modernité et de surprise, pour tenter de déplacer certaines visions figées que nous avons sur ce sujet, souvent vu et vécu à travers le prisme de notre propre condition. La littérature ouvre de nouvelles perspectives sur le luxe. Elle montre qu'il dépasse l'accès aux plaisirs ou aux conforts matériels, qu'il est aussi une boussole morale.

Une société – dans le sens de "cité" – montre, à travers son traitement du luxe, comment elle voit son évolution, ses aspirations, ses idéaux.

Journal du Luxe

Vous insistez sur la notion de "goût", donc de discernement, de culture et de temps long, par opposition au simple pouvoir d’achat ou au "bling". Dans un moment où la démocratisation et la massification du luxe brouillent les frontières, que signifie encore "avoir le goût du luxe" plutôt que des "goûts de luxe" ?

Dora Baghriche

J'ai le sentiment qu'on assiste aujourd'hui à deux phénomènes simultanés : la banalisation du luxe et la consommation frénétique et aveugle de produits dits de luxe ou symbolisant le luxe.

Le goût, lui, n'est pas seulement synonyme d'envie ou d'appétit ; il y a dans ce terme quelque chose de plus conscient, de plus éduqué. Il y a la notion de "saveur", d'ailleurs proche du mot "savoir".

Avoir le goût du luxe, c'est aussi savoir le savourer, prendre le temps de le comprendre et même de le contempler. Il y a, dans cette éducation au luxe, une importance accordée au temps et au savoir, non pas à "l'avoir".

Journal du Luxe

Votre anthologie fait dialoguer le luxe matériel — joaillerie, haute couture, parfums, palaces — et ce que vous appelez les luxes immatériels : le temps, la liberté, la nature, l'amour. Est-ce que la crise actuelle du secteur, entre surproduction, injonction à la durabilité et saturation des symboles, n'est pas aussi une crise de hiérarchie entre ces différentes formes de luxe ?

Dora Baghriche

Oui, je suis d'accord avec ce sentiment de crise de hiérarchisation du luxe.

Aujourd'hui, la question est : quels luxes sont véritables, vénérables ? Je vois une vraie crise identitaire du luxe, qui ne sait plus sur quel pied danser pour faire rêver tout en étant politiquement correct. C'est la grande confusion.

Les luxes immatériels prennent le relais lorsque la créativité et la qualité des produits ne sont plus au rendez-vous, et que le climat écologique, géopolitique et sociétal est particulièrement anxiogène. Le luxe qui arrive en tête du classement est alors de vivre en paix, en bonne santé, auprès des siens.

Journal du Luxe

Pour un lecteur ou un professionnel du secteur, quels auteurs vous paraissent aujourd’hui incontournables pour comprendre le luxe, de la littérature classique à la pensée contemporaine ?

Dora Baghriche

Je ne dirais pas qu'il y a une liste exhaustive des incontournables, mais il me semble essentiel de se forger une culture littéraire du luxe, de connaître les grands débats philosophiques qui ont lieu autour du luxe, comme justement "l'affrontement" Voltaire/Rousseau, ou encore la vision de Baudelaire et de George Sand sur le sujet, brûlant d'actualité, de "Luxe et nature".

Lire Pline l'Ancien, c'est réaliser que nous sommes parfois bien en retard dans nos réflexions autour du développement durable, par exemple ; cela force à beaucoup d'humilité.

Ces auteurs doivent être ce qu'ils ont toujours été depuis l'Antiquité : nos véritables influenceurs, de précieuses sources de pensée pour imaginer plus intelligemment et plus globalement le luxe, ou les luxes, de demain.

Journal du Luxe

La querelle Voltaire / Rousseau autour du luxe — l’un y voyant un moteur de civilisation, l’autre une source de corruption morale — vous semble-t-elle encore structurer notre imaginaire ? Où en est cette bataille morale au regard des débats actuels sur la durabilité, les inégalités et l’ostentation ?

Dora Baghriche

Excellente question, qui m'a beaucoup intéressée. Lorsque je vois la vitrine d'un grand couturier français taguée "Les gens ont faim, crève le luxe" en 2025, lors d'une manifestation, je réalise que, lorsqu'il y a une insatisfaction sociale, c'est encore le luxe que l'on veut voir "crever". Je crois donc que ce débat existe encore, et même que le fossé se creuse.

Le luxe reste un sujet qui fâche ; en tout cas, il provoque encore des controverses passionnées. Il est, plus que jamais, à la fois source de désir et de rejet.

Mais, encore une fois, ce que j'ai voulu montrer à travers l'ouvrage, c'est qu'il est rare qu'un sujet soit à ce point exaltant et exalté. La querelle autour du luxe est, paradoxalement, la raison pour laquelle il demeure un enjeu si puissant pour nos imaginaires.

Journal du Luxe

Vous convoquez notamment Gustave Flaubert, dont la détestation du "faux luxe" et de l’industrialisation annonçait déjà la peur d’un monde saturé de marchandises médiocres. En quoi ce regard résonne-t-il avec la crise actuelle du luxe — inflation des logos, standardisation globale — et comment ce regard peut-il inspirer une refondation ancrée dans le beau, le rare et la lenteur ?

Dora Baghriche

Ce texte de Flaubert m'a subjuguée. "La médiocrité s'infiltre partout" : comme cela résonne avec notre époque, hélas !

Dans cet extrait, Flaubert nous donne une double leçon de discernement. La première est de discerner les producteurs, les fabricants, les créateurs et les penseurs. La seconde est de réaliser que le luxe est étroitement lié à la recherche non seulement du beau, mais aussi de "l'idéal". Et le beau ne peut pas être créé "dans des proportions gigantesques".

Il y a des notions essentielles dans cet extrait : le luxe, c'est avant tout les créateurs, la recherche du beau et le sens de la mesure. Et ce, pour éviter le "flot de merde qui nous envahit". Quel fou rire et quelle claque j'ai eus à la découverte de cet extrait ! Si moderne, si drôle et si libre !

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