Chronique
Bacha Coffee, coup de cœur caféiné
Publié le par Sidney Biolley
Il est midi passé lorsque je pousse la porte du 26, avenue des Champs-Élysées. Je dois le dire d'emblée : je n'aime pas le café. Je n'en bois pas. Les capsules des grandes marques m'indiffèrent, et tout ce commerce qui rémunère si mal ceux qui cultivent le grain m'a toujours tenu à distance.
Si je suis là ce jour-là, c'est presque malgré moi : ma naturopathe, lors d'un rendez-vous, m'a mis entre les mains une étude très sérieuse vantant les vertus du café. Mission, donc : apprendre à en boire. Je m'attendais à une corvée. J'ai trouvé un palais.
"Trouvons ensemble votre café"
Au comptoir, je rencontre Karen. En quelques phrases, je comprends que je ne suis pas chez un torréfacteur classique, mais dans une maison de luxe qui aurait choisi le café pour langage. Elle parle des grains avec une connaissance hors norme, sans jamais la faire peser. Elle ne vend pas : elle accompagne.
Je lui avoue mon cas : débutant, réfractaire, et surtout pas de caféine forte. Sa réponse donne le ton de toute la visite : "Trouvons ensemble votre café. Je suis là pour vous accompagner." Pas un argumentaire. Une promesse.
Elle aligne alors les boîtes comme on ouvrirait un atlas. Un Arabica d'Éthiopie aux notes de cacao concassé et de fleurs ; un café aux arômes délicats, presque pâtissiers ; et, pour mon palais d'apprenti, l'option des cafés naturellement décaféinés au dioxyde de carbone, la douceur sans la brutalité. Puis elle me fait déguster. L'odeur, d'abord. Le savoir-faire, ensuite. Je suis séduit immédiatement, et un peu déstabilisé : je ne savais pas qu'un café pouvait ressembler à cela.
Karen me raconte le voyage du grain. Chez Bacha, on revendique un approvisionnement en direct, sans intermédiaire, au plus près des cultivateurs : en Éthiopie, le café descend des hauts plateaux de Sidamo, lavé, porté par des mains nourricières avant la torréfaction. Moi qui reprochais au café son commerce peu généreux, je tombe sur la maison qui en a fait une question d'éthique et de traçabilité. L'argument fait mouche. Le converti, c'est moi.
La boutique, ou l'art de rendre le café désirable
Je repars chargé. Des tasses en porcelaine, fines et nacrées. Une cafetière à piston en argent, magnifiquement désuète, où l'eau et le café moulu se rencontrent d'une simple pression. Des sachets individuels, aussi. J'avais, pour tout dire, envie de tout acheter, et l'emballage, le geste, le soin apporté au paquet relèvent eux-mêmes du service de luxe.
Car c'est une boutique qui se visite comme une galerie. Le mur de boîtes classées par pays : Éthiopie, Yémen, Brésil, Colombie, compose une mappemonde du goût. Les collections, les accessoires, la porcelaine : tout est pensé pour transformer une denrée quotidienne en objet de désir. Même l'espace de vente à emporter, somptueux, fait soudain passer les chaînes de café rapides pour du fast-food. Je lève les yeux : la lumière, les sons feutrés, les matières, le parfum. Je ne suis plus sur les Champs-Élysées. Je suis à Marrakech.
À l'étage, un Paris que l'on croyait disparu
Fasciné, je monte déjeuner. Et là, autre révélation. Sur l'avenue la plus exposée du monde, je découvre une mixité rare : des visages heureux, fascinés par l'ambiance, une clientèle d'affaires, des curieux du bout du monde, réunis dans une même pièce. Le service à table est d'un très haut niveau, mais - et c'est tout l'enjeu - dans une chaleur que l'on ne trouve pas toujours ailleurs. Là où certains cafés des grandes maisons de luxe savent être intimidants, voire excluants, Bacha accueille. On s'y sent invité, pas toléré.
Le repas est incroyable, je n'ai pas honte du mot. Puis vient le cérémonial : la cafetière dorée à col de cygne, posée comme un objet précieux, et un café glacé pour finir. "Choisissez le plus fort", me dit-on. Quelques heures plus tôt, j'aurais fui. Cette fois, j'accepte. La conversion est complète.
L'obsession
Ce qui m'a saisi, au fond, ce n'est pas seulement la tasse. C'est l'histoire, et ce livre qui recense tous les cafés de la maison, comme un grimoire. Bacha Coffee naît en 1910 à Marrakech, au Dar el Bacha, où l'on servait déjà l'Arabica à des hôtes nommés Colette, Maurice Ravel, Charlie Chaplin, Joséphine Baker ou Winston Churchill. Puis l'oubli, après la guerre. Et la renaissance, récente : en 2019, un entrepreneur franco-marocain, Taha Bouqdib (déjà artisan du succès de TWG Tea, aujourd'hui à la tête du groupe V3 Gourmet) relève la maison et en fait une marque de café de luxe désormais présente dans le monde entier.
Voir un homme redonner vie, avec une telle finesse, à une marque iconique : voilà ce qui me fascine. Pas la performance commerciale, le geste. La manière dont un récit patrimonial peut être restauré comme on restaure un palais, pièce par pièce, parfum par parfum.
Un appel
Tout a commencé par Karen. Elle fut le centre, le début, celle qui m'a donné l'envie de découvrir tout le reste. Et puisqu'une rencontre n'existe que lorsqu'elle a lieu, j'en lance une. Taha Bouqdib, si ces lignes vous parviennent : un anti-café que vous avez converti sans le savoir aimerait vous rencontrer. Pour comprendre comment l'on ressuscite une légende. Et pour vous remercier de m'avoir, enfin, donné le goût.