Rencontre avec Sophie Toporkof : la couleur comme langage, la matière comme vérité
Publié le par Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Fondatrice de l’Atelier Toporkoff, artisan verrier, Sophie Toporkoff a longtemps évolué au cœur des grandes maisons avant de revenir à l’essentiel : la matière, le geste, la lumière.
Après dix années passées chez Hermès, dont cinq en tant que directrice de création, et un parcours fondateur aux côtés de Martin Margiela, elle porte aujourd’hui un regard à la fois intime et lucide sur le luxe.
Un regard façonné par l’art plus que par le récit, par l’exigence du faire plutôt que par la promesse. Dans cet échange, Sophie Toporkoff ne cherche ni à théoriser ni à séduire. Elle parle de couleur comme d’un langage, de l’artisanat comme d’un refuge, et du luxe comme d’un espace qui devrait, avant tout, rester libre.
Une conversation posée, personnelle, parfois à contre-courant, où se dessine une autre manière de penser le luxe : moins démonstrative, plus lumineuse, profondément humaine.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Quelle est pour toi la couleur du luxe ? Et quel rôle joue la couleur dans ta perception du luxe et dans ton processus créatif ?
Sophie Toporkoff
Arc-en-ciel… toutes les couleurs de la diffraction de la lumière. Ne pas aimer une couleur, c’est comme ne pas aimer une note de musique… c’est quelque chose que je comprends pas. Une couleur a rarement de sens seule, c’est dans une symphonie qu'elle se révèle.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Comment es-tu entrée dans l’univers du luxe, et par quel biais personnel ou artistique ?
Sophie Toporkoff
J’ai été projetée dans l’industrie du luxe un peu par hasard. Le lien avec ce monde passe par la dimension artistique, selon moi. Chez Margiela, Martin cherchait une personne qui ne venait ni du luxe ni de la mode. Quelqu’un avec qui parler art, graphisme et concept. Cette personne ça a été moi pendant 5 ans et je me suis épanouie dans cet univers.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Quel est ton tout premier souvenir lié au luxe, celui qui a forgé ton regard ?
Sophie Toporkoff
Les ceintures Gucci de mon grand père ! Qu’est ce qu’il était chic. Il avait vécu longtemps en Italie et en avait toute une collection. L’élégance de mon grand-père, cette coquetterie discrète me fascinait.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Quelle est la dernière expérience esthétique ou culturelle qui t’a profondément touchée ?
Sophie Toporkoff
Les collections permanentes du Musée des Arts Décoratifs à Paris. Le MAD. Je les connais bien pourtant, je suis surprise différemment à chaque fois. Au MAD je fais toujours de nouvelles découvertes. La dernière fois je suis tombée en admiration devant une pendule Cartier en jade et nacre.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Comment envisages-tu aujourd’hui la relation entre une maison de luxe et son client ?
Sophie Toporkoff
Pour le client, la grammaire du luxe doit se conjuguer avec une proposition créative libre. Je regrette parfois qu’on lui propose des produits trop standardisés. Trop "marketer", pensés pour satisfaire un désir nouveau ou une tendance éphémère. Rendre hommage au client, c’est penser liberté.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Qu’est-ce qui fait, selon toi, la légitimité d’un produit de luxe ?
Sophie Toporkoff
Je considère qu’il n’y a pas de vrai luxe sans la noblesse des matières premières. Un verre soufflé ne sera jamais semblable à un verre mécanique. Le luxe se perd quand il propose de simples t-shirts hors de prix. L’essence c’est d’abord la matière, la spécificité du matériau, sa rareté, sa subtilité... Le luxe dépend ainsi de ses fournisseurs, artisans de matières premières dont il faut parfois assurer la survie (tanneur, fabricant de soierie, souffleur de verre etc).
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Le luxe nourrit-il encore ton imaginaire personnel et émotionnel ?
Sophie Toporkoff
Le luxe ne me fait pas rêver. Je comprends les règles de cette industrie que je respecte mais pour moi le rêve ou ce qui nourrit mon imaginaire c’est l’artisanat plus que le narratif ou la promesse. Je suis émotionnellement sensible au travail d’excellence de la main de l’homme.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Quel regard portes-tu sur la manière dont les maisons convoquent leur héritage et leur passé ?
Sophie Toporkoff
Dans une maison établie, il n’y a pas besoin de rappeler en permanence le lien du temps, l’héritage ou la tradition… l’hommage trop direct au passé me semble être une façon maladroite de se justifier. Je préfère l’imprégnation du directeur artistique à un univers unique et la vision créative qui n’est projetée que dans la narration du présent. Avec fantaisie, joyeuseté.
Anne-Laure Colcy & Sidney Biolley
Quelle vision aimerais-tu voir émerger pour le luxe de demain ?
Sophie Toporkoff
Il faut davantage s’affranchir des limites du patrimoine narratif et des tendances "copier-coller". Il faut libérer la création, oser, provoquer sans excès… créer la joie même dans un monde dur. Si le luxe avait un rôle pour moi, ce serait celui de questionner le monde en lui apportant de la lumière. Un monde d’artistes en somme...