Sandrine Thibaud, Fullord

Exclusif

« On ne peut pas acheter le temps. Il se construit » Sandrine Thibaud, Fullord

Publié le par

Née en 2019 d’un besoin concret, Fullord s’est transformée en Maison de joaillerie. À sa tête, Sandrine Thibaud construit sa légitimité par l’innovation, la maîtrise de sa fabrication et une conviction : une marque ne se décrète pas, elle se construit.

Sabrina Faubel


Fullord est née d’un problème très concret : empêcher un foulard de s’envoler. Aujourd’hui, vous défendez tout un univers joaillier. À quel moment avez-vous compris que vous n’aviez pas simplement créé un produit, mais une Maison ?

Sandrine Thibaud

Au départ, je cherchais simplement une solution pour maintenir mon foulard. C’est de ce besoin qu’est né le Fullord. Puis une autre question s’est posée : quels bijoux allaient vivre autour de lui ? La réflexion a changé d’échelle. Il ne s’agissait plus seulement d’un objet, mais d’imaginer des déclinaisons, des parures, puis un univers capable d’exister au-delà du produit fondateur.

Sabrina Faubel

Votre parcours est singulier : l’Afrique, le nautisme, l’entrepreneuriat, puis la joaillerie. Est-ce justement le fait de venir d’ailleurs qui vous a permis de regarder ce secteur autrement ?

Sandrine Thibaud

Avoir vécu ailleurs ouvre l’esprit. Et avoir déjà entrepris change le regard : on ne pense pas uniquement à la création, on pense aussi à l’entreprise. Je connaissais les bases nécessaires pour bâtir un projet, mais aussi les risques à accepter. Cela m’a permis d’aborder la joaillerie avec davantage de liberté, sans reproduire les codes du secteur.

Sabrina Faubel


Ghost, Stella, Masai, Eden… vos collections semblent raconter différentes facettes de votre histoire. Peut-on construire une Maison universelle à partir d’un récit aussi personnel ?

Sandrine Thibaud


Oui, à condition qu’il soit vrai. Mon storytelling ne repose pas sur une histoire inventée, mais sur ce que j’ai vécu et sur ce que nous créons. Je peux donner un sens à un bijou ; lorsqu’une cliente le choisit, il devient le sien. Quelque chose a résonné en elle, elle se l’approprie avec ses émotions. C’est là que l’histoire dépasse la mienne.

© Maison Fullord

Sabrina Faubel

La joaillerie accorde énormément de valeur à l’héritage et au temps long. Comment une Maison née en 2019 construit-elle sa légitimité face à des acteurs parfois centenaires ?

Sandrine Thibaud

On ne peut pas acheter le temps. Il se construit. Je ne peux pas inventer une histoire que nous n’avons pas. Notre légitimité vient de ce que nous faisons aujourd’hui : un design pur, de la recherche et une proposition qui parle à une génération contemporaine. L’histoire viendra avec la constance.

Sabrina Faubel

Fullord est née par l’innovation et un mécanisme breveté. À partir de quand une prouesse technique devient-elle une signature joaillière ?

Sandrine Thibaud


Inventer est difficile. Imaginer quelque chose qui puisse être breveté l’est davantage. Nous sommes passés par le bureau des brevets et l’innovation est protégée. Pour une jeune Maison, créer ce que les autres n’ont pas fait est une force. Mais la technique seule ne suffit pas : elle doit nourrir le design, l’usage et l’identité.

Sabrina Faubel

Vous avez fait le choix de maîtriser votre fabrication à Vicenza. L’indépendance industrielle est-elle devenue une condition de survie pour une jeune Maison ?

Sandrine Thibaud


Mes expériences entrepreneuriales précédentes m’avaient appris qu’une entreprise peut devenir vulnérable lorsqu’elle dépend trop d’un fournisseur. Face à des acteurs plus puissants, ce risque existe. Entre 2019 et 2023, j’ai compris qu’il fallait préparer notre avenir très tôt. Les ateliers devaient exister avant que la croissance ne les rende indispensables. Maîtriser la fabrication, c’était protéger notre qualité, notre capacité à produire et notre indépendance.

Sabrina Faubel

Fullord a récemment obtenu plusieurs reconnaissances internationales. Pour une jeune Maison, que changent-elles réellement : la crédibilité, la désirabilité ou la distribution ?

Sandrine Thibaud


Les trois à la fois. Elles donnent de la visibilité, mais surtout elles valident le travail de fond. Nous sommes des passionnés. Nous ne sommes pas là uniquement pour le volume ou la marge. Nous voulons apporter un souffle nouveau et un design différent. Lorsque des professionnels reconnaissent cette démarche, cela crédibilise la Maison, rassure et peut ouvrir de nouvelles portes.

© Maison Fullord

Sabrina Faubel

À l’heure où beaucoup de jeunes marques pensent d’abord online, pourquoi le retail physique est-il devenu si important dans votre développement ?

Sandrine Thibaud

Le digital est une fenêtre : il permet de montrer la Maison et d’expliquer notre univers. Mais notre développement online est arrivé assez tard. Le retail est essentiel parce que les détaillants connaissent leurs clients et savent transmettre les univers de marque.

Pour une jeune Maison, le défi est d’obtenir du temps et de l’attention. Un bijou peut être juste, mais s’il n’est pas compris ou raconté, il ne rencontre pas son client. Il faut donner aux partenaires l’envie de découvrir les pièces et de les défendre. Le retail n’est pas seulement un canal de distribution : c’est un relais de confiance.

Sabrina Faubel

À mesure que Fullord grandit, qu’est-ce que vous refusez de sacrifier au nom de la croissance ?

Sandrine Thibaud


La qualité. Elle reste non négociable. Il faut accepter qu’une Maison ne puisse pas grandir plus vite que sa notoriété, sa production ou la demande. Il faut savoir dire au client que nous sommes une jeune marque et parfois lui demander de patienter. Je préfère perdre une vente plutôt que compromettre ce que nous faisons pour aller plus vite.

Sabrina Faubel

Et si tout devait se résumer en une phrase ?

Sandrine Thibaud

On sait ce que l’on est aujourd’hui. On verra ce que l’on sera demain.

Sandrine Thibaud, Fullord

Exclusif

Interview