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« Le luxe ne peut plus se contenter d’une expérience simplement correcte » Matthieu Mielet, expert de l’expérience client dans le luxe
Publié le par Eric Briones
Face à la hausse des prix et à l’essoufflement du désir, comment les maisons de luxe peuvent-elles renforcer l’attachement de leurs clients ? Dans son livre Intentional Luxury, Matthieu Mielet explore le rôle de l’intention et de l’émotion dans l’expérience en boutique. Il revient pour le Journal du Luxe sur les conditions d’une relation capable de transformer une visite en fidélité.
Journal du Luxe
Dans votre livre, vous désignez "It was fine" comme la phrase la plus dangereuse du luxe, car le client ne se plaint pas mais ne revient pas. Pourquoi l’indifférence est-elle devenue un risque plus grave que l’insatisfaction ?
Matthieu Mielet
Le danger de l’indifférence dans l’expérience client, notamment dans le luxe, c’est précisément qu’elle ne fait pas de bruit. Un client insatisfait se manifeste, se plaint, et donne à la marque une possibilité de comprendre et parfois de réparer. Le client indifférent, lui, ne dit rien. Tout s’est correctement passé, mais rien ne lui donne envie de revenir.
C’est précisément le danger du "It was fine". L’expérience a répondu aux attentes, mais elle n’a créé ni intensité émotionnelle, ni attachement, ni mémoire. Cette phrase fait particulièrement écho au défi de désirabilité auquel les maisons sont confrontées aujourd’hui, au moment même où la valeur perçue du luxe est davantage questionnée.
Si l’expérience ne crée aucune raison émotionnelle de préférer la marque, le client ne la rejette pas : il l’oublie. Dans ce contexte, la neutralité devient donc particulièrement dangereuse.
Journal du Luxe
Sur l’expérience en boutique : face à la "luxury fatigue" et à des clients qui questionnent les tarifs, vous affirmez que la réponse réside dans l’interaction en boutique. Le conseiller peut-il vraiment compenser ce que la hausse des prix a abîmé ?
Matthieu Mielet
Non, un conseiller ne peut pas, à lui seul, compenser la hausse des prix. Si le décalage entre le prix, la qualité et la valeur perçue devient trop important, l’expérience ne peut pas servir de camouflage. En revanche, le conseiller peut considérablement renforcer et rendre perceptible la valeur de l’achat.
C’est précisément parce que le client se demande aujourd’hui : "Est-ce que cela en vaut vraiment la peine ?" que l’interaction humaine redevient déterminante. Le rôle du conseiller est de faire passer la valeur de l’objet seul à la valeur de l’ensemble du moment : la compréhension du client, l’expertise, la découverte, le rituel, la reconnaissance, le plaisir.
Il ne justifie pas le prix par un discours. Il donne davantage de valeur à l’expérience que le client est en train de vivre, et à ce qu’il continuera de vivre autour du produit.
Journal du Luxe
Sur la modélisation de l’accueil : vous proposez des checklists et des tests d’engagement tout en rappelant que l’authenticité ne se scripte pas. Comment une maison peut-elle déployer cette intention dans des centaines de boutiques sans la transformer en routine ?
Matthieu Mielet
Il faut standardiser l’intention, pas la conversation. C’est une distinction essentielle. Une checklist ne doit pas dire au conseiller exactement quoi dire. Elle doit lui rappeler les sentiments qu’il cherche à susciter chez le client et les comportements qui peuvent l’y aider. La marque peut donc définir un langage commun, des principes, des intentions et des standards observables, tout en laissant au conseiller une véritable liberté d’exécution.
Cette liberté est d’autant plus importante que l’expression de l’intention doit pouvoir s’adapter aux cultures, aux géographies, aux profils de clients et aux situations. Accueillir, rassurer ou célébrer ne se traduit pas nécessairement de la même manière à Paris, Shanghai ou Dubaï. C’est précisément là que l’interprétation locale peut opérer tout en restant cohérente avec des intentions de marque communes. Le déploiement ne peut donc pas reposer uniquement sur un manuel ou une formation. Il faut une culture, des leaders qui incarnent les comportements, du coaching, des rituels d’équipe, de l’autonomie et des systèmes qui soutiennent cette ambition.
La cohérence doit être globale, mais l’expression doit rester personnelle et culturellement pertinente.
Journal du Luxe
Sur la "Delight Formula" : reposant sur l’empathie, l’effort perçu et la surprise, votre méthode vise à enchanter le client. Où placez-vous la limite entre cet enchantement et la surenchère liée à un besoin permanent de nouveauté ?
Matthieu Mielet
La "Delight Formula" n’est justement pas une mécanique de surenchère. Elle repose sur trois éléments : l’empathie perçue, l’effort perçu et la surprise. Le terme "perçu" est essentiel, car il rappelle que nous sommes dans le ressenti du client. Il n’est pas nécessaire de déployer beaucoup de moyens : ce qui compte, c’est que la personne perçoive réellement l’attention, l’effort ou la considération qui lui sont accordés.
Et surtout, cette formule montre que l’on peut créer de l’enchantement avec l’existant, parfois même sans coût additionnel : se souvenir d’une préférence, préparer un détail en amont, personnaliser un rituel, anticiper un besoin. La force émotionnelle vient moins du montant investi que de l’intention perçue par le client.
Cela ne signifie pas qu’il faille toujours en faire plus au sens spectaculaire. En revanche, oui, il faut aller plus loin que l’expérience moyenne. Le luxe ne peut plus se contenter d’une expérience simplement correcte, ni réserver ses expériences les plus fortes à certaines catégories de clients, comme les VIC (Very Important Clients). La "Delight Formula" montre que cette élévation peut être pensée plus largement, pour tous les clients, avec des gestes proportionnés à chaque situation.
Créer ce niveau d’attention demande de l’entraînement. Comme dans le sport, on repousse progressivement ses capacités par la répétition. Ce qui demande au départ un effort conscient devient progressivement une habitude, puis une norme de service. L’excellence finit par devenir un réflexe collectif.
Journal du Luxe
Sur le rôle de la technologie : selon vous, le digital transmet l’information mais pas l’émotion. Face à une IA capable de mémoriser chaque préférence, quelle sera la valeur ajoutée irremplaçable du conseiller humain ?
Matthieu Mielet
L’IA va probablement devenir extraordinairement performante sur la mémoire, la recommandation et l’anticipation. Elle sera même, dans certains domaines, plus forte que l’humain. Le conseiller doit donc prendre pleinement conscience dès aujourd’hui de ce changement, utiliser les outils à sa disposition et s’en servir pour démultiplier ses propres capacités. La technologie peut fournir de l’information, un historique, voire des recommandations. L’humain doit transformer cette matière en attention, en discernement et en émotion.
Cela fait directement écho à la question précédente. Si le conseiller se contente d’exécuter ce que la technologie lui donne, son rôle perdra progressivement de la valeur. Il doit au contraire se mobiliser pour viser l’excellence dans chaque situation et pour chaque client : percevoir une hésitation, adapter son rythme, rassurer, célébrer, mettre en scène un produit, créer un geste inattendu.
Cette exigence existe déjà dans certains univers, par exemple dans les palaces ou dans les expériences VIC. Le défi est désormais d’étendre cette qualité d’attention beaucoup plus largement. L’humain restera irremplaçable s’il fait de sa capacité relationnelle, émotionnelle et créative une discipline, et non une option, tout en tirant pleinement parti de la technologie mise à son service.
Journal du Luxe
Sur la fidélisation dans la beauté : dans un secteur comme la beauté (notamment chez L’Oréal Luxe) où la volatilité des clients est forte, l’engagement en boutique peut-il créer une réelle fidélité ou seulement un bon souvenir éphémère ?
Matthieu Mielet
Oui, l’engagement client peut créer une réelle fidélité, mais pas à travers un seul bon souvenir. Dans la beauté, la fidélité n’est d’ailleurs pas nécessairement exclusive : un client peut utiliser plusieurs marques. L’enjeu est de devenir la marque, la boutique ou le conseiller vers lequel il a naturellement envie de revenir.
La beauté offre justement un terrain très riche pour construire cette relation dans le temps, notamment autour des routines et de la saisonnalité. La peau évolue, les besoins changent, les produits se renouvellent. Le conseiller peut ainsi devenir un véritable partenaire beauté, qui accompagne le client dans la durée et instaure une relation de confiance, et non simplement un vendeur présent au moment de l’achat. Le client revient alors non seulement pour remplacer un produit terminé, mais aussi pour retrouver une expertise, une relation et une expérience sensorielle qui lui apportent de la valeur.
Encore faut-il que le conseiller adopte cette intention qui dépasse l’acte de vente : celle d’accompagner la relation beauté dans le temps.
Cette continuité doit également dépasser un conseiller ou une boutique. Elle peut s’étendre à l’ensemble d’un réseau, voire à l’international. Un client qui entre dans une autre boutique ne devrait pas avoir le sentiment de repartir de zéro : il veut être reconnu. Les outils CRM sont précisément là pour rendre cette continuité possible. Cela demande aux équipes d’apprendre à composer l’expérience à partir de l’historique du client. Rebondir sur un produit acheté précédemment, demander comment il a été apprécié, comprendre comment les besoins ont évolué, puis relier la nouvelle recommandation à cette expérience passée crée immédiatement du lien. C’est ainsi qu’un bon souvenir peut devenir une relation, puis une fidélité.
Journal du Luxe
Sur la grammaire émotionnelle : le renouveau de Chanel passe par une valeur nouvelle : la joie. Est-ce indispensable aujourd’hui pour chaque marque de posséder sa propre grammaire émotionnelle ? Par ailleurs, un brief émotionnel est-il simple à transmettre aux équipes du réseau ?
Matthieu Mielet
Je trouve intéressant que cette valeur de joie retrouve aujourd’hui toute sa place. C’est une émotion extrêmement puissante parce qu’elle renvoie finalement à quelque chose de très simple : une expérience doit d’abord nous faire passer un moment plaisant. Cela peut sembler évident, mais ce n’est pas toujours garanti, y compris dans le luxe.
Donc oui, je pense qu’une marque a intérêt à définir sa propre grammaire émotionnelle, à condition de ne pas la confondre avec un slogan marketing. Dire "notre émotion est la joie" ne suffit pas. Une véritable grammaire émotionnelle répond à une question beaucoup plus exigeante : comment voulons-nous que le client se sente en notre présence, et comment cette ambition se traduit-elle concrètement dans les différents moments de l’expérience ?
Si l’on reprend l’exemple que vous citez de la joie chez Chanel, la question opérationnelle devient : à quoi ressemble la joie dans un accueil, une présentation de produit, le rythme d’une interaction, les mots utilisés, un rituel de remise ou la manière de dire au revoir ? C’est là que l’émotion devient une intention, puis que l’intention devient un comportement. Et c’est précisément ainsi qu’une tâche routinière ou transactionnelle peut devenir une expérience porteuse de sens.
On le voit très bien dans l’aérien. Le séquencement d’un service en classe affaires, comme ce qui est offert, est souvent comparable d’une compagnie à l’autre. Pourtant, l’expérience vécue peut être radicalement différente. Ce ne sont donc pas uniquement les étapes ou les ressources qui comptent, mais l’orchestration, le rythme, la présence et l’intention que l’équipage apporte à chacune d’elles. C’est cette couche émotionnelle qui permet de dépasser la fonction pure et de créer une empreinte mémorielle.
Et non, ce n’est pas forcément simple à transmettre. Le brief peut être simple, l’incarnation ne l’est pas. Il faut des exemples, des contre-exemples, de la pratique, du coaching, et surtout des managers capables de donner du feedback sur l’impact émotionnel produit, et pas uniquement sur le respect d’une procédure ou l’atteinte d’un KPI. Il faut aussi que l’organisation rende cette intention possible : par les processus, le temps accordé, l’autonomie, les outils et les modes de management. Si le système devient un frein ou une justification pour ne pas exercer cette intention, alors la grammaire émotionnelle restera théorique.

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