Chronique

Roedelsperger : le plus grand magasin indépendant de province change d’échelle

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Les grandes manufactures investissent massivement dans le développement de leurs réseaux en propre. En parallèle, certains détaillants indépendants de référence renforcent leur position de manière complémentaire : agrandissement des surfaces, structuration de l’offre et affirmation de leur rôle territorial.

L’extension du magasin Roedelsperger illustre parfaitement cette dynamique. La Maison revendique désormais le statut de plus grand magasin indépendant de province dans l’univers de l’horlogerie-joaillerie, tout en poursuivant une montée en puissance sur le terrain de l’expérience client, avec une agilité que seuls les acteurs indépendants peuvent encore pousser plus loin.

Cette stratégie s’inscrit dans un contexte bien précis. Selon le Financial Times, le secteur horloger français regroupe environ 100 entreprises, représentant près de 3 000 emplois et générant 410 millions d’euros de chiffre d’affaires. Un écosystème discret, dominé par quelques grands groupes, mais structuré autour d’un tissu d’indépendants fortement ancrés en région.

Fondée en 1898 et solidement implantée à Colmar, Roedelsperger inscrit son développement dans une logique de long terme. L’objectif est clair : consolider le modèle économique, renforcer la lisibilité de ses métiers et affirmer le magasin comme un actif stratégique à part entière.

Une tendance lourde se dessine à travers cet exemple : moins de magasins, mais plus grands. Bain observe qu’en 2025 les marques ont été plus prudentes sur leur empreinte : les ouvertures monomarques sont en recul de 15 % à 20 % par rapport à 2022, alors même que les nouveaux emplacements sont sensiblement plus grands, la taille moyenne des flagships ayant augmenté de plus de 30 %. Cette consolidation - qui touche à la fois les marques et les réseaux indépendants - change l’équation économique : plus de loyer en valeur absolue, mais souvent un meilleur coût relatif (et, dans les études académiques sur les centres commerciaux, une relation fréquemment observée où le loyer au m² décroît lorsque la surface augmente, typiquement chez les grands opérateurs comme Unibail-Rodamco).

Surtout, le grand format permet de mieux "opérer" : organisation des équipes (spécialisation, planning, management) et montée en gamme de l’expérience (scénographie, services, rendez-vous). Il devient aussi le hub omnicanal qui absorbe enfin la promesse digitale : zones retours / click & collect, préparation de commandes, backroom et stocks mieux dimensionnés - avec, côté marché, une conviction forte que le physique soutient le digital (79 % des retailers estiment que les magasins augmentent les ventes online dans leur zone de chalandise).

Structurer l’espace pour structurer la performance

Le nouvel espace repose sur une organisation simple et lisible : deux univers distincts, joaillerie et horlogerie. Un choix qui répond à la fois à une logique d’expérience client et à une exigence opérationnelle. La joaillerie bénéficie d’un environnement dédié, propice au conseil, à la création et au sur-mesure. L’horlogerie est traitée comme un univers technique à part entière, permettant de valoriser les marques, les calibres et les services associés. Cette segmentation clarifie le discours, améliore la lisibilité commerciale et renforce l’efficacité globale. Un point d’expérience supplémentaire vient enrichir le parcours : un salon de réception et d’échanges, ainsi qu’un atelier intégré, visible depuis la vitrine. Un retour assumé à l’horlogerie de tradition, où le geste et la main redeviennent visibles.

Le savoir-faire comme levier de valeur

L’un des investissements majeurs concerne précisément ces ateliers de joaillerie et d’horlogerie, désormais ouverts au regard. Réparations, révisions, transformations et créations sur mesure sont réalisées sur place. Au-delà de l’image, ces ateliers constituent un levier économique clé. Dans un marché où le volume est sous pression, le service, l’entretien et la restauration représentent une part croissante de la valeur créée par les indépendants, tout en renforçant la fidélité client. Roedelsperger fait le choix d’internaliser et de rendre visible cette compétence.

Une sélection horlogère assumée

Dans un marché marqué par la montée en puissance des boutiques en propre des manufactures, les indépendants demeurent des partenaires de distribution essentiels, en particulier en région. Francéclat recense environ 80 marques horlogères domestiques actives en France, dont une large majorité d’acteurs indépendants. Leur rôle repose sur la sélection, le conseil et la capacité à accompagner le client dans la durée.
Roedelsperger s’appuie sur un portefeuille de marques reconnues pour leur légitimité horlogère et la qualité de leurs mouvements. La stratégie est volontairement sélective, privilégiant la cohérence à la multiplication des références. Une approche qui renforce la crédibilité du point de vente et la qualité du conseil.

Grandir en province : un modèle économique spécifique

Développer le plus grand magasin indépendant de province suppose des investissements lourds : stocks, sécurité, aménagements, recrutement de profils spécialisés. La rentabilité s’inscrit dans le temps long, portée par une clientèle fidèle et un ancrage territorial fort. L’agrandissement intervient ici comme une étape de consolidation pour la maison Roedelsperger, qui rayonne sur l’ensemble de l’Est de la France. L’objectif est de sécuriser le modèle et de préparer les relais de croissance, notamment via le service, le sur-mesure, l’expérience en magasin… et désormais le digital, le magasin devenant un point de livraison horloger régional.

Un magasin plateforme commerciale et culturelle

À partir de 2026, Roedelsperger prévoit d’intégrer des animations en lien avec l’art et d’autres univers créatifs. L’ambition n’est pas événementielle, mais stratégique : faire du magasin une plateforme vivante, capable de générer un trafic qualifié, de renforcer la relation client et d’ancrer la marque dans son écosystème local.

Concrètement, une exposition des Peintres officiels de la Marine rythmera une année placée sous le signe de la maritimité, entre les 400 ans de la Marine nationale et la Route du Rhum, un imaginaire historiquement lié au monde horloger.

Indépendants et manufactures : une relation structurante

Si les grandes manufactures développent leurs propres boutiques, elles continuent de s’appuyer sur les indépendants comme circuits de distribution complémentaires. Ces derniers assurent une présence fine sur le territoire et un niveau de conseil que les réseaux monomarques ne peuvent offrir. Les indépendants restent les meilleurs conseillers toutes marques, capables de comparer, d’expliquer et d’orienter selon les usages, les budgets et les attentes. Dans un marché devenu complexe, cette expertise transversale constitue un avantage concurrentiel décisif.

Le magasin comme actif stratégique

Avec cet agrandissement, Roedelsperger confirme une orientation claire : considérer le magasin non plus comme un simple point de vente, mais comme un outil stratégique, au croisement du commerce, du service et de la relation client. À l’instar des marques, les meilleurs indépendants changent d’échelle pour sécuriser leur avenir. Une stratégie fondée sur la maîtrise du temps long, la solidité du modèle et la valeur du conseil.

Alexis de Prévoisin — Directeur commercial Patrice Besse, Board Executive et auteur-conférencier de "Retail Émotions" & "Store Impact", chroniqueur Lifestyle luxe pour le Journal depuis la Suisse

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