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« Dans le luxe, l'enjeu est de dépenser plus juste en alignant chaque euro sur la valeur client » Isabelle Pinto Carradine, Inverto (BCG)

Publié le par Journal du Luxe

Pression sur les coûts, marges sous tension, chaînes d'approvisionnement scrutées à la loupe… ces derniers mois, la mécanique du luxe a connu un nouveau seuil de complexification. Comment la discipline opérationnelle peut-elle protéger l'exception sans la diluer ? Décryptage avec Isabelle Pinto Carradine, Managing Director au sein du cabinet de conseil en achats Inverto, filiale de Boston Consulting Group.

Journal du Luxe

Le ralentissement de la demande, conjugué à l'inflation des coûts et à la contraction des marges, met aujourd'hui le modèle du luxe sous tension. Ajustement temporaire ou point de bascule pour l'économie du secteur ? 

Isabelle Pinto Carradine

Nous ne sommes pas face à une simple parenthèse conjoncturelle, mais à une nouvelle ère pour l'économie du luxe. Après plus d'une décennie de croissance quasi ininterrompue, le secteur entre dans une phase de maturité structurelle, marquée par des éléments notables : concentration des leaders, concentration de la base client, polarisation des clients, augmentation des coûts et niveaux de marge qui infléchissent.

Il ne s’agit pas de la fin d'un modèle mais plutôt de la fin d'une période d'hyper croissance, comme cela a été le cas pour d’autres secteurs à forte désirabilité comme l'automobile premium, l'horlogerie ou la technologie grand public. Les Maisons les plus résilientes seront celles qui aborderont ce moment non comme une crise, mais comme un renouveau stratégique : investir dans la transformation du modèle sans altérer l'ADN d'exception de la marque. C'est ainsi qu'elles pourront préserver leur marge. 

Journal du Luxe

L'envolée des coûts des matières premières, en particulier de l'or, exerce une pression accrue sur l'industrie. Entre sécurisation des approvisionnements, maîtrise des coûts et maintien du discours d'exception, quels grands arbitrages tendent à se dessiner ? 

Isabelle Pinto Carradine

Les métaux, les pierres, les cuirs, la soie, le cachemire… La hausse actuelle des coûts des matières premières est la conséquence des tensions déjà existantes liées à la hausse de la demande conjuguée à l'augmentation croissante du prix de l'énergie dans un contexte d'incertitude géopolitique. Certains pourraient vouloir arbitrer entre coût et qualité, ce qui nuirait considérablement à l'identité du luxe et à la perception par le public de l'ensemble de la filière.

Comme on l'a vu dans d’autres secteurs industriels à forte attractivité, les entreprises ayant prouvé leur capacité à être résilientes ont déployé trois types de stratégies.

La première est celle de la sécurisation des approvisionnements. L'intégration en amont des partenariats sur du long terme auprès des fournisseurs dits stratégiques, comme les tanneries ou les ateliers, est un élément-clé. La mutualisation avec d'autres acteurs de la filière pour partager les investissements requis a montré son efficacité. Le choix des pays partenaires, compte-tenu des risques géopolitiques, est aussi un facteur déterminant.

La seconde est la conception orientée valeur, ou design-to-value, à savoir retravailler les spécifications là où cela n'altère ni la qualité ni la valeur perçue, tout en préservant l'excellence.

La troisième stratégie est celle de l'optimisation des achats indirects. Il s'agit ici de concentrer l'effort d'optimisation vers des zones moins visibles pour le client final afin de maintenir la perception d'exception.  L'enjeu n’est pas de "faire moins cher" mais de dépenser plus juste, en alignant chaque euro engagé avec ce qui crée réellement de la valeur pour le client. 

Journal du Luxe

Vous évoquez des zones "invisibles" pour le client. De quels leviers parle-t-on concrètement ? Jusqu'où peuvent-ils être activés sans fragiliser les fondamentaux ? 

Isabelle Pinto Carradine

Les leviers dits "invisibles" concernent principalement les dépenses indirectes : marketing et média, logistique, IT, frais généraux, aménagement des boutiques. Ces dépenses peuvent représenter jusqu'à 50% des dépenses externes, tout en restant historiquement peu structurées et sous-pilotées.

Nos retours d'expérience montrent qu'une approche ciblée permet aux Maisons de dégager plus de cinq points de marge sur une période de 18 mois, sans impacter leur valeur luxe.

Concrètement, les leviers activés portent sur la mise en place de partenariats stratégiques à long terme ; le développement de synergies entre Maisons ; une standardisation sélective et intelligente là où elle ne nuit ni à la création, ni à l'expérience du client ; ou encore une reconception de la demande. Ces leviers peuvent être déployés rapidement et avec un faible niveau de rupture, à condition d'être pilotés avec méthode et compréhension. La limite est claire : dès lors que l'optimisation rigidifie la création ou dégrade la relation client, elle devient contre-productive.

Journal du Luxe

Quel rôle l'intelligence artificielle peut-elle jouer dans l'amélioration de la rentabilité du secteur ? 

Isabelle Pinto Carradine

L'IA n’est plus uniquement un sujet de sécurisation des flux, elle devient un levier clé pour piloter les coûts, les risques et la performance économique, sans compromis sur l'excellence du niveau de service apporté.

Dans des organisations souvent fragmentées, les Maisons cherchent à rendre "lisible" la supply chain par un pilotage stratégique, avec plus de transparence et d'anticipation : l'intelligence artificielle joue ici un rôle opérationnel, une forme d’accélérateur de discipline, sans être un substitut au jugement humain. Elle permet de reconstruire une vision de bout en bout des chaînes d'approvisionnement, des niveaux de stocks et des risques pour identifier les points de vulnérabilité. Elle offre une vision consolidée des dépenses d'achats par fournisseur, par pays et permet d'identifier des poches de valeur inexploitées, en particulier sur les achats indirects. Elle permet aussi d'arbitrer pour prioriser les approvisionnements contraints vers les produits et les demandes les plus profitables. L'enjeu n’est pas d'automatiser la décision, mais de donner aux équipes les moyens de décider plus vite et plus juste, dans un environnement devenu plus volatil. C'est cette capacité à piloter avec précision et une focalisation accrue sur la profitabilité qui devient un véritable avantage compétitif dans le luxe.

Journal du Luxe

Ces derniers mois, certaines Maisons ont poursuivi leurs hausses de prix tout en renforçant leurs offres dites "à prix d’entrée". L'optimisation opérationnelle se répercute-t-elle sur l'architecture produit ? 

Isabelle Pinto Carradine

La tentation, dans un contexte de pression sur les marges, serait d'agir directement sur l'architecture du produit ou le pricing. Or, c'est précisément ce que les Maisons les plus matures cherchent à éviter.

Ce que nous observons, c'est plutôt une volonté de protéger l'offre et la promesse client en déplaçant l'effort d'optimisation vers les zones non visibles des achats indirects, comme évoqué. L'enjeu n'est donc pas de compenser la pression économique par une baisse qualitative du produit, mais de créer les conditions économiques qui permettent de maintenir un produit cohérent et désirable malgré un environnement plus contraignant. C'est là que la discipline opérationnelle devient un véritable levier stratégique.

Journal du Luxe

Face aux incertitudes, qu'est-ce qui fera la différence entre les Maisons capables de traverser ces prochains mois sans altérer leur désirabilité et celles qui risquent d'en payer le prix sur le long terme ? 

Isabelle Pinto Carradine

La différence ne se jouera pas uniquement sur la puissance des marques, mais sur leur capacité d'exécution.

La capacité à financer la transformation de l'intérieur, sans sacrifier les investissements créatifs ou relationnels, sera déterminante.

Un autre facteur-clé sera l'alignement entre fonctions créatives et fonctions économiques, notamment via des achats positionnés comme des partenaires stratégiques. Une lecture fine du risque, qu'il soit géopolitique, réglementaire ou relatif à la chaîne d'approvisionnement, est également indispensable et doit être intégrée en amont.

Dans cet environnement incertain, l'attrait ne se décrète pas : il se protège par l'excellence opérationnelle au service d'une vision. C'est cette combinaison entre art et discipline qui permettra aux Maisons de traverser cette période sans y laisser leur signature

par Journal du Luxe