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« Ce sont les meilleurs étudiants qui utilisent le mieux l’IA » Xavier Romatet, IFM
Publié le par Eric Briones
À l’occasion du Live Intelligence du Journal du Luxe consacré au futur du luxe, Xavier Romatet directeur général de l’Institut Français de la Mode, revient sur les transformations qui redessinent les métiers du secteur. Diversité des talents, ouverture vers la beauté et l’hospitalité, intelligence artificielle et avenir des jeunes créateurs : il détaille les choix pédagogiques de l’IFM et les aspirations d’une génération partagée entre volonté de changement et pragmatisme.
Journal du Luxe
Comment va l’IFM en cette rentrée 2026 ?
Xavier Romatet
L’IFM va bien. Nous célébrons cette année son 40e anniversaire.
Quand j’ai rejoint l’école, en 2019, avant la fusion avec l’école de la chambre syndicale de la couture parisienne, elle comptait 200 étudiants et quatre programmes. Aujourd’hui, nous accueillons 1 400 étudiants et proposons 15 programmes.
Nous sommes passés d’une offre essentiellement consacrée au management à une offre qui couvre le management, la création et les savoir-faire. L’école s’est également internationalisée : 60 % de nos étudiants sont étrangers et 75 nationalités sont représentées. Grâce à Paris et à son écosystème, nous avons réussi à faire de l’IFM une école de mode de référence mondiale.
Le chemin parcouru avec les équipes depuis sept ans est assez impressionnant, même s’il reste beaucoup à faire. Il faut rester très humble, mais nous recevons chaque année davantage de candidatures. Nous retenons en moyenne un candidat sur six dans nos programmes. Cette sélectivité nous permet d’accueillir des talents de plus en plus solides. Les étudiants viennent à Paris parce qu’ils y trouvent un écosystème puissant, porté par les maisons et par la Fashion Week, ainsi qu’une école dont les formations répondent aux standards et aux exigences du marché.
Journal du Luxe
Le centre de gravité du luxe semble se déplacer vers la beauté, le wellness ou l’hospitalité. Ressentez-vous cette évolution auprès des maisons et de vos étudiants ?
Xavier Romatet
Oui, nous le ressentons. Ce qui évolue, c’est le rapport au luxe, avec la place que prennent l’expérience d’un lieu, d’un moment ou d’une destination.
L’hospitalité, le wellness et le bien-être sont complémentaires de la mode. Ils ne sont pas antinomiques. Nous nous appelons l’Institut Français de la Mode et nous n’allons pas changer de nom. Mais nous ne considérons pas la mode uniquement comme un secteur d’activité associé à des à des objets ou des professions spécifiques. Je la prends aussi comme un point d’entrée culturel et créatif qui ouvre sur tous les aspects du luxe matériel et immatériel. J’en discutais avec les dirigeants de L’Oréal, car je me demandais s’il fallait créer des parcours spécifiques consacrés à la beauté. Ils m’ont répondu que, s’ils recrutaient des étudiants de l’IFM, c’était précisément pour leur rapport culturel à la mode.
Cette plateforme créative et culturelle permet d’irradier vers d’autres métiers, où l’expérience, la création et la culture sont fondamentales. Aujourd’hui, 25 % de nos étudiants rejoignent un secteur qui n’est pas, au sens strict, la mode : la beauté, l’événementiel ou l’hospitalité, par exemple. Leur compréhension des phénomènes culturels et créatifs leur ouvre ces autres industries.
Journal du Luxe
Cette ouverture rejoint le rapprochement des maisons avec le cinéma et, plus largement, avec la culture. Comment l’analysez-vous ?
Xavier Romatet
Les marques de mode ont des territoires légitimes qui s’étendent au delà des seuls produits de mode. Au delà des objets , elles proposent des univers, des narrations qui peuvent prendre des formes différentes comme un film, un lieu, un événement.
Quand vous regardez par exemple The Louis, ce bateau extraordinaire au cœur de Shanghai, ce n’est pas un magasin. C’est un lieu, une destination où se multiplient les expériences d’entertainment où l’on trouve une bibliothèque, des expositions, un bar, un restaurant et des objets qui ne sont pas des objets de mode. Seule 20 % de la surface est attribuée à la vente de produits de mode. Les marques ont appréhendé cette évolution des consommateurs vers de nouveaux territoires.et de nouvelles expériences.
Journal du Luxe
L’offre de formations consacrées au luxe s’est multipliée, alors que certaines écoles accueillent moins d’étudiants. Qu’est-ce qui distingue l’IFM ?
Xavier Romatet
L’IFM est l’une des rares écoles à offrir une double diversité.
La première est géographique, culturelle et sociale. Nos 1 400 étudiants viennent de 75 pays, chacun avec sa culture, son regard et son point de vue. La mode et, par extension, le luxe sont des activités "a normales" : elles se nourrissent de la différence, de l’unicité. Elles se construisent par la capacité à créer quelque chose d’inattendu. Cette diversité incarnée par les étudiants fait partie de notre richesse.
La deuxième diversité tient à la présence, sur un même campus, de managers, de designers et de profils techniques, issus des métiers du savoir-faire. Chacun suit son cursus, mais en côtoyant les autres et en travaillant parfois avec eux, il comprend leurs codes et leurs langages. Les entreprises nous demandent de faire en sorte que les managers soient créatifs.
Dans nos programmes de management, le recrutement ne repose donc pas uniquement sur des capacités rationnelles. Nous cherchons aussi une capacité intuitive, une compréhension de la création et une aptitude à dialoguer avec un studio. Le manager de demain saura conjuguer, l’ intuition et la sensation avec rationalisation et l’efficacité dans ses choix.
Journal du Luxe
Comment cette hybridation se traduit-elle concrètement dans les enseignements ?
Xavier Romatet
Les créatifs ont des cours de merchandising qui leur permettent notamment de comprendre la structuration d’une collection. Les managers passent une semaine dans un atelier de couture à fabriquer une chemise ou un sac. Les étudiants des métiers du savoir-faire ont, eux aussi, des exercices créatifs. Faire du montage, du moulage ou du modélisme sans capacité créative, cela ne fonctionne pas.
C’est cette combinaison de spécialisation et d’hybridation qui fait la différence. Que vous sortiez d’un parcours créatif, de management ou technique, vous avez quelque chose de plus que les maisons perçoivent. Nous sommes représentatifs de ce qui se passe réellement dans les entreprises où nos étudiants vont travailler.
Journal du Luxe
Il y a presque une "liquid modernité" entre ces différents profils. Quelle place laissez-vous à l’informel ?
Xavier Romatet
Il y a une part organisée et une grande part qui ne l’est pas. Il y a un peu de chaos, parce que les étudiants partagent le même campus. Des choses se passent que nous ne maîtrisons pas et que nous ne voulons surtout pas maîtriser.
Ces échanges créent une hybridation des profils extrêmement intéressante. Ajoutée à la diversité sociale, culturelle et géographique, elle produit une richesse assez unique.
Journal du Luxe
Quelle est votre approche pédagogique de l’intelligence artificielle ?
Xavier Romatet
Nous poussons nos étudiants à utiliser l’IA. Cette année, nous avons choisi de l’autoriser même dans les évaluations. Notre conviction, nourrie par les deux dernières années d’expérience, est que les étudiants les plus judicieux l’utilisent de la façon la plus judicieuse. Les plus paresseux l’utilisent de la façon la plus paresseuse, et cela se voit.
L’IA ne vient donc pas compenser l’absence de connaissances et niveler les différences. Au contraire, lorsqu’elle est bien utilisée par des personnes qui la maîtrisent, qui savent formuler leurs prompts, sourcer et en faire un levier, elle crée des différences. Généralement, ce sont les meilleurs étudiants qui utilisent le mieux l’IA.
Journal du Luxe
Comment expérimentez-vous ces outils dans les cursus de création ?
Xavier Romatet
Nous avons monté il y a deux ans une chaire de recherche et d’enseignement avec LVMH, autour des sciences et de la création, qui porte sur l’intelligence artificielle et les parcours créatifs. Nous testons des outils développés spécifiquement pour la mode, plutôt que des outils génériques. LVMH nous y donne accès et les étudiants volontaires les expérimentent.
Nous étudions la façon dont l’intelligence artificielle interagit avec l’intelligence humaine dans leur processus créatif. Aujourd’hui, 20 étudiants en master fashion design se sont inscrits pour utiliser ces outils. Nous observons comment une idée de départ peut être accélérée, amplifiée ou diversifiée par leur utilisation. Nous sommes un laboratoire d’expérimentation et c’est extrêmement riche.
Journal du Luxe
L’utilisation de l’IA suscite-t-elle aussi des réticences chez les étudiants ?
Xavier Romatet
Oui, et j’ai été très clair avec eux : ceux qui sont réfractaires ne posent aucun problème. Certains sont très volontaires pour tester de nouvelles choses, d’autres ne le souhaitent pas. Cela ne signifie pas que les uns sont meilleurs ou moins bons que les autres.
Aujourd’hui, nos étudiants sont extrêmement pragmatiques. Mais nous pourrions entrer dans une phase plus politique, où certains refuseraient l’IA parce qu’ils ne voudraient pas être réduits à un outil qui les dépasse dont l’éthique est contestable et le bilan carbone dramatique. Je respecte les deux points de vue. Un étudiant qui me dit qu’il ne veut pas utiliser l’IA pour différentes raisons, je le respecte. En revanche, un étudiant qui refuse de s’engager dans une démarche de durabilité, c’est moins respectable.
Journal du Luxe
Que vous disent les créations de vos étudiants sur la mode de 2030 ?
Xavier Romatet
Je me demande toujours pourquoi un jeune de 18 ans, qui entre en bachelor, ou de 24 ans, qui rejoint un master, souhaite s’orienter vers un métier aussi difficile que le fashion design. À son arrivée, il se dit : "je suis un passionné, un amoureux de la mode, et je voudrais contribuer à changer le système." Et lorsqu’il sort, il entre dans le système. Parce qu’il est difficile de le changer.
Chacun veut évidemment créer un vêtement différent et nouveau. C’est le principe même de la création : l’unicité, la différence et la distinction. L’innovation vient aussi des matières utilisées et de la façon de les utiliser. Mais, sur le plan de la création, nous sommes davantage dans une innovation d’évolution que dans une innovation de rupture. Chaque étudiant à son propre univers créatif.
Notre rôle est de le pousser le plus loin possible pour exprimer et raconter au travers d’un vêtement ou d’un accessoire son récit, de faire passer un message. Nous ne voulons pas de patte créative IFM mais une exigence créative forte de chaque étudiant en respectant son univers. Les créations sont donc représentatives de chaque parcours avec en miroir le monde dans lequel nous vivons.
Journal du Luxe
Cela signifie-t-il que les jeunes créateurs préfèrent rejoindre un grand studio plutôt que lancer leur propre maison ?
Xavier Romatet
Oui. Aujourd’hui, nous n’avons presque plus d’étudiants qui sortent d’un master en fashion design avec l’envie de créer immédiatement leur propre entreprise. Ils sont échaudés. Ils ont vu la difficulté et considèrent que c’est quasiment mission impossible. Ils veulent d’abord rejoindre un grand studio. Ils se disent qu’ils créeront peut-être leur maison plus tard. Mais lorsqu’ils entrent dans un grand studio, il est rare qu’ils en sortent ensuite.