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« Nous ne revenons pas en horlogerie : nous réactivons une histoire qui a toujours appartenu à Tiffany » Nicolas Beau, Tiffany & Co.
Publié le par Alexis de Prévoisin
Longtemps perçue à travers le seul prisme de la joaillerie, Tiffany & Co. possède pourtant une histoire horlogère de plus de 175 ans, encore trop peu racontée, notamment en Europe. En réinvestissant Genève, en redonnant à l’horlogerie une structure dédiée, et en faisant dialoguer ses grands codes joailliers avec une exécution suisse exigeante, la Maison affirme aujourd’hui une ambition claire : ne pas ajouter une activité, mais réactiver une légitimité.
Nicolas Beau, senior vice-président horlogerie, nous reçoit place Saint-Sulpice dans les bureaux parisiens de Tiffany. Il revient sur cette relance, sur la stratégie "Back to the Future", sur la place du design dans la conception produit, sur la force patrimoniale de Tiffany & Co., et sur la manière dont une maison joaillière peut proposer une interprétation très personnelle de l’horlogerie.
Alexis de Prévoisin
Tiffany & Co. est spontanément identifiée comme une maison de joaillerie. Pourquoi était-il important, selon vous, de réaffirmer aujourd’hui sa légitimité horlogère ?
Nicolas Beau
Parce que cette légitimité est bien réelle. Tiffany vend des montres depuis le XIXe siècle et la Maison a entretenu, très tôt, un rapport fort avec le temps, avec Genève, et avec une certaine idée de l’objet précieux.
Cette histoire a ensuite été moins lisible, parfois reléguée derrière la puissance joaillière de la marque. Il nous a donc paru essentiel de remettre en lumière cette profondeur historique, non pas comme un exercice de mémoire, mais comme un point d’appui pour construire un présent cohérent.
Alexis de Prévoisin
Vous évoquez souvent la stratégie "Back to the Future". Que recouvre-t-elle précisément chez Tiffany & Co. ?
Nicolas Beau
Elle traduit une idée simple : repartir de notre patrimoine pour mieux le projeter dans le contemporain. Tiffany a connu une forme d’assoupissement horloger pendant plusieurs décennies. La Maison restait puissante, mais son expression horlogère n’était plus incarnée à la hauteur de son histoire. "Back to the Future", c’est la volonté de réactiver cette légitimité en revenant à nos fondamentaux, en réinvestissant Genève, en reconstituant une structure horlogère crédible et en réinterprétant nos codes avec une lecture actuelle.
Alexis de Prévoisin
Le retour à Genève apparaît comme un geste fondateur. Pourquoi ce choix était-il indispensable ?
Nicolas Beau
Parce que Genève reste un lieu de référence, de rigueur et de crédibilité pour l’horlogerie. En installant Tiffany Swiss Watches à Genève au 1er janvier 2023, nous avons voulu donner à cette ambition un ancrage concret. Aujourd’hui, cette structure rassemble 52 personnes et redéveloppe sept collections. Ce n’est pas une simple implantation symbolique : c’est un outil de développement, de production et de pilotage qui permet d’élever notre niveau d’exécution et de cohérence.
Alexis de Prévoisin
Ce redéploiement ne consiste donc pas à "faire des montres" au sens classique du terme ?
Nicolas Beau
Non, précisément. Il ne s’agit pas de juxtaposer une activité horlogère à l’univers Tiffany. Il s’agit de faire des montres qui soient profondément Tiffany. Nous partons de nos signatures joaillières, de nos icônes, de nos pierres de référence, de notre langage esthétique. Nous faisons passer cet imaginaire du bijou à la montre. C’est cette continuité qui donne de la force au projet.
Alexis de Prévoisin
Vous insistez beaucoup sur une philosophie produit où le mouvement est au service du design. C’est assez singulier dans l’horlogerie.
Nicolas Beau
C’est pourtant très fidèle à l’histoire de la Maison. Chez Tiffany, le point de départ est le dessin. Nous partons d’une intention créative, d’un équilibre, d’une expression visuelle. Ensuite, nous allons chercher le mouvement le plus juste. Lorsqu’un calibre existant répond à nos exigences, nous l’utilisons. Lorsqu’il faut développer quelque chose de plus spécifique, nous le faisons sur mesure avec des partenaires.
L’idée n’est jamais de sacrifier la création à la technique, mais de mettre la technique à son service sans transiger sur la qualité horlogère.
Alexis de Prévoisin
Cette logique explique aussi votre manière d’assumer les partenariats ?
Nicolas Beau
Absolument. Historiquement, Tiffany a fabriqué ses propres mouvements sur une période relativement courte, entre 1874 et le début des années 1900. Ensuite, la Maison a collaboré avec différents manufacturiers. Cette culture de la collaboration fait donc partie de notre histoire. Nous la prolongeons aujourd’hui avec exigence, en choisissant des partenaires capables de répondre à une problématique précise, qu’elle soit technique, esthétique ou constructive.
Alexis de Prévoisin
Le chronographe Tiffany Timer en est une bonne illustration, notamment avec le recours à Zenith et son mouvement El Primero ?
Nicolas Beau
Tout à fait. El Primero s’est imposé pour des raisons à la fois historiques et horlogères. Nous avons retrouvé des traces d’une relation ancienne avec Zenith. Et au-delà de cette continuité, El Primero reste une référence absolue pour un chronographe. Pour Tiffany Timer, cela permettait d’ancrer la pièce dans une vraie légitimité mécanique, tout en l’inscrivant dans notre propre vocabulaire de joaillier. Nous avons d’ailleurs procédé à quelques ajustements subtils, sur la masse oscillante ou sur certains détails visuels, afin que l’objet parle pleinement le langage Tiffany.
Alexis de Prévoisin
Vous allez aussi beaucoup plus loin dans certains développements, notamment sur le tourbillon ou le solaire.
Nicolas Beau
Parce que certaines créations l’exigent. Lorsqu’on veut préserver une création forte, il faut parfois inventer la bonne solution. Pour notre tourbillon volant, nous avons travaillé sur un développement dédié avec Artime pour répondre à des contraintes très spécifiques, de décoration et d’intégration. Pour le quartz solaire, le travail mené avec La Joux-Perret nous a permis de concevoir une solution rechargeable, sans pile, parfaitement adaptée à des montres joaillières, tout en préservant la pureté visuelle des pièces. Là encore, la technique n’a de sens que si elle protège l’idée.
Alexis de Prévoisin
Bird on a Rock est peut-être la pièce qui exprime le plus librement cette rencontre entre mouvement, joaillerie et émotion.
Nicolas Beau
C’est une pièce très révélatrice de notre approche. Bird on a Rock part d’une broche iconique et immédiatement reconnaissable de Jean Schlumberger. Nous avons voulu la transposer dans l’univers horloger sans la figer. L’oiseau devient vivant, presque mobile, grâce à un mécanisme dédié, indépendant du mouvement automatique, qui exploite la gravité et les mouvements du poignet.
Ce qui m’intéresse dans cette pièce, c’est qu’elle ne cherche pas à démontrer une virtuosité gratuite : elle crée une émotion, une surprise, une forme de poésie. Et cela, à mes yeux, est profondément horloger aussi.
Alexis de Prévoisin
À l’inverse, Tiffany Timer semble exprimer une autre facette de votre ambition : plus statutaire, plus horlogère en apparence, tout en restant joaillière dans son interprétation.
Nicolas Beau
C’est exactement cela. Tiffany Timer célèbre les 160 ans de son premier chronographe. C’est une pièce dotée d’une vraie présence horlogère, mais pensée avec le regard d’une maison de joaillerie. Le platine, les baguettes de diamant, le rotor orné d’un oiseau gravé à la main, tout cela dit quelque chose de notre manière d’aborder la montre.
Nous ne cherchons pas à reproduire les codes traditionnels du chronographe pour nous y conformer. Nous les relisons avec le prisme du joaillier.
Alexis de Prévoisin
Si vous deviez résumer le socle de ce repositionnement horloger, quel serait-il ?
Nicolas Beau
Je parlerais d’un triptyque : héritage, joaillerie, créativité.
Alexis de Prévoisin
Cette identité se traduit aussi dans votre modèle de distribution, très intégré. Est-ce un avantage décisif ?
Nicolas Beau
C’en est un, sans aucun doute. Tiffany dispose d’un réseau d’environ 370 boutiques dans le monde. Cela nous donne une maîtrise très forte de la narration, du service, de la scénographie, du parcours client.
L’horlogerie n’est pas pensée comme un univers isolé : elle s’inscrit comme une extension naturelle de la joaillerie. Dans certains flagships, comme le Landmark à New York, cela va jusqu’à des salons horlogers dédiés ; ailleurs, les montres dialoguent avec des univers créatifs plus larges, notamment autour de Jean Schlumberger.
Alexis de Prévoisin
On sent chez Tiffany & Co. une volonté très affirmée de raconter l’horlogerie par l’expérience.
Nicolas Beau
C’est essentiel. Le produit ne suffit pas ; il faut aussi créer les conditions de sa compréhension et de son désir. Notre département Creative Visual Merchandising joue un rôle central dans cette mise en récit. Nous travaillons à partir de micro-détails, d’archives, d’objets, de correspondances visuelles, afin de construire une immersion fidèle à l’identité de la Maison.
Lorsqu’un client découvre une montre Tiffany, il doit sentir qu’elle appartient à une histoire vivante, documentée, incarnée.
Alexis de Prévoisin
Cela explique aussi la place accordée aux archives et à certains récits fondateurs, notamment autour du Titanic.
Nicolas Beau
Oui, parce que ces éléments rendent la légitimité tangible. L’histoire du navire le Carpathia et du cadeau offert par des rescapées au capitaine Rostron via Tiffany est un récit fort, véridique, émotionnel, qui dit quelque chose du prestige de la Maison dès 1912. Lorsqu’une pièce liée à ce récit est montrée dans un flagship comme le Landmark de New York, on ne se situe plus seulement dans le discours : on est dans la matérialité du patrimoine.
Cette présence des archives ancre l’horlogerie Tiffany dans une continuité perceptible d’hier à aujourd’hui.
Alexis de Prévoisin
La couleur turquoise "Tiffany" fait aussi partie de ces signes immédiats, presque culturels. Dans l’horlogerie, quel rôle joue-t-elle selon vous ?
Nicolas Beau
Le bleu Tiffany est bien davantage qu’une couleur. C’est un repère affectif, visuel, presque universel. Je dis même aux équipes que c’est la couleur du ciel de New York.
Dans l’horlogerie, où l’on cherche des éléments de reconnaissance immédiate, cette couleur constitue un actif considérable. Elle traverse les époques.
Alexis de Prévoisin
J’aimerais vous poser une question plus transversale : pour vous, quelle est aujourd’hui la définition du luxe ?
Nicolas Beau
Le luxe, ce n’est pas seulement la rareté ni le prix. Le luxe, c’est la justesse et l’artisanat. La justesse d’une histoire, le savoir-faire d’un geste, la beauté d’un objet dans sa conception, dans son exécution et dans l’émotion qu’il provoque. Un objet de luxe doit faire plus que séduire : il doit durer, signifier, transmettre quelque chose. Il doit porter une forme de sincérité.
Alexis de Prévoisin
Une dernière question en clin d’œil à votre nom Nicolas : Baudelaire écrivait : "Le beau est toujours bizarre." Cette phrase résonne-t-elle avec la manière dont Tiffany pense aujourd’hui l’horlogerie ?
Nicolas Beau
Elle résonne profondément. Ce qui marque, ce qui s’imprime, ce qui demeure comporte toujours une part de singularité, parfois même de décalage. Chez Tiffany, nous ne cherchons pas une approche horlogère consensuelle. Nous cherchons une horlogerie qui ait du relief, une identité, une émotion propre. Une pièce comme Bird on a Rock n’entre pas dans les catégories les plus attendues ; elle affirme un langage.
Et c’est souvent là que naît le beau : dans cette liberté assumée, dans cette manière de créer un objet qui surprend autant qu’il séduit.
Alexis de Prévoisin — Directeur commercial Patrice Besse, Board Executive et auteur-conférencier de "Retail Émotions" & "Store Impact", chroniqueur Lifestyle luxe pour le Journal depuis la Suisse.