Exclusif
« Le luxe peut-il rester l’avant-garde de la France ? » Nicolas Bouzou, essayiste
Publié le par Eric Briones
Depuis Sully et Colbert, le luxe français est un instrument d’influence autant qu’un modèle économique. Aujourd’hui, alors que nos Maisons dominent le soft power mondial, la France reste marginale dans les technologies de rupture.
Entre héritage, innovation et résilience, Nicolas Bouzou, essayiste spécialisé en économie, interroge la capacité française à transformer son excellence historique en puissance d’avenir.
Journal du Luxe
L'artisanat de luxe français est né d'une volonté politique forte, de Sully à Colbert. Face aux géants technologiques étrangers, nos grands groupes de luxe actuels sont-ils devenus, par procuration, les nouveaux ministères de l'influence et du "Soft Power" français dans le monde ?
Nicolas Bouzou
Ce qui frappe quand on voyage, c'est la fantastique présence à l'étranger de nos marques de luxe. C'est très important car c'est un soft power de l'excellence et du prestige. Il est fondamental que la France renvoie cette image. Ceci étant dit, notre quasi-absence dans les secteurs de l’intelligence artificielle, des logiciels, du cloud ou de la robotique est un immense problème, car un pays comme la France se doit d'avoir des acteurs économiques de grande taille présents à la frontière technologique.
Dans ses Mémoires, le Général de Gaulle explique qu'il recevait les plus grands scientifiques du pays car le destin de la France, c'était d'être en avance. Notre présence dans le luxe est un formidable atout, mais notre retard dans la tech devrait nous interroger.
Journal du Luxe
Le Second Empire a institutionnalisé un modèle économique du luxe fondé sur l’exclusivité et la saisonnalité. Penses-tu que nos Maisons sont encore prisonnières de ce modèle du XIXe siècle, ou s'en affranchissent-elles aujourd'hui via le "Luxe Expérientiel" ?
Nicolas Bouzou
Merci de rappeler le rôle du Second Empire dans le développement du luxe français. C'est à ce moment-là que la haute couture française s'est imposée comme une industrie à part entière et comme un vecteur d’influence culturel à l’échelle européenne. La mode parisienne avait un prestige inégalé. Le crédit en revenait en partie à l’impératrice Eugénie, qui sut faire de la Cour un théâtre du raffinement vestimentaire. Ce rayonnement vestimentaire contribua à renforcer l’image d’un Empire sûr de lui, moderne et cosmopolite. Mais nos maisons de luxe ont toujours su évoluer avec la société.
C'est en cela aussi qu'elles incarnent un état d'esprit très français : l'excellence dans l'audace et non dans le conservatisme.
Journal du Luxe
Au XIXe siècle, les fondateurs du Bon Marché affirmaient : "Le client est notre but". À l'ère de l'intelligence artificielle et de la data prédictive, en quoi cette philosophie fondatrice reste-t-elle l'ultime boussole de l'expérience client en boutique ?
Nicolas Bouzou
Les Boucicaut, qui ont fondé le Bon Marché, étaient des génies de la psychologie des consommateurs. L’entrée du magasin était libre pour attirer le plus grand nombre de personnes. Les personnels étaient formés pour être disponibles et aimables. Le Bon Marché proposait une gamme de produits d’une amplitude inédite. Pour les marchandises qui n’étaient pas en stock, les vendeurs présentaient des échantillons. À partir de 1872, le Bon Marché proposa le premier service d’achat par correspondance.
Déjà conscient que les consommateurs étaient versatiles, Aristide Boucicaut fit inscrire sur le fronton du magasin : "On reprend toute marchandise qui a cessé de plaire." En dix ans, le chiffre d’affaires fut multiplié par plus de 10.
Toutes ces idées restent valables aujourd'hui. L'IA est un outil fantastique pour optimiser la logistique et le marketing. Mais les grandes données psychologiques sont assez invariantes.
Journal du Luxe
L'histoire française oscille constamment entre la passion de l'égalité et la quête d'excellence. Comment nos marques de luxe naviguent-elles sur cette ligne de crête : incarner l'ultra-élitisme mondial tout en étant ancrées dans la patrie de l'égalitarisme ?
Nicolas Bouzou
Justement, les deux aspects ne sont pas contradictoires. Bizet, Victor Hugo, Charles Aznavour : il y a dans la tradition artistique française quelque chose qui relève à la fois de l'excellence et de l'universalisme. Françoise Hardy était brillante, magnifique, classe, sophistiquée... Et elle était populaire. Évidemment, tous les français ne peuvent pas s'acheter des sacs Louis Vuitton. Mais tous les Français sont attachés à ces produits qui font partie de notre patrimoine culturel commun.
Or à un moment où le monde est brutal et où l'économie change sous l'effet des technologies, ce patrimoine commun est un élément de lien à l'intérieur de notre nation.
Journal du Luxe
L'histoire montre la capacité française à renaître de ses crises par des sursauts d'innovation. Alors que le marché mondial du luxe traverse de fortes turbulences, quelle leçon de résilience "à la française" nos dirigeants doivent-ils retenir pour préparer le prochain âge d'or ?
Nicolas Bouzou
Il y a dans le caractère français quelque chose de spécifique. Ce petit pays, concentré géographiquement, voit vivre sur son sol trois civilisations : les celtes, les romains et les barbares. Cela nous confère une conflictualité qui doit être canalisée en énergie au service de projets communs positifs. C'est ce que nous avons réussi à faire au moment des Jeux de Paris et de la Reconstruction de Notre Dame. Les Français sont spontanément innovants. C'est la raison pour laquelle je plaide pour qu'on libère leurs énergies.
Je suis particulièrement impressionné par l’évolution récente de l’artisanat d’art dans notre pays. Ma femme est vitrailliste et c’est un sujet que je suis de près. Il y a un renouveau de la création qui invente tout en renouant avec des traditions comme celle de l’art deco. Il y a à cet égard un état d’esprit commun qui est un signal de renouveau positif pour notre pays